Tesla au bord de l’abîme (3)

Nous avons maintenant assez de recul pour analyser la communication du 2 mai sur l’état des revenus de Tesla et ses conséquences. Cette présentation a été étonnante à bien des égards, en particulier par l’attitude cavalière d’Elon Musk envers les questions des courtiers financiers qui lui ont permis de se financer jusqu’ici. Ce genre d’arrogance aurait valu un renvoi immédiat à n’importe quel autre chef d’entreprise. Mais la partie vraiment inquiétante de cette communication réside non pas dans ce qui a été dit, mais dans ce qui a été passé sous silence et qui tue toute possibilité de croissance pour Tesla.

Un petit avertissement, avant de commencer. La première et la deuxième partie de cette série de textes ont reçu divers commentaires soulignant la qualité technique des produits Tesla. Ce n’est pas faux, bien que je pense pour ma part que l’avance technique de Tesla ait fondu comme neige au soleil depuis deux ans. Mais cette série se penche d’abord et avant tout sur les ennuis financiers de l’entreprise. Un bon produit n’est pas un atout  si Tesla, à court d’argent, ne peut plus commander de pièces et payer ses employés. Or, ce manque de liquidités pourrait survenir d’ici la fin de l’année.

Enjeux comptables

Réglons d’abord la question des pertes financières. La perte de 710 millions $ au premier trimestre de 2018 a été présentée comme « moins grave que prévue », voire comme une quasi-réussite. C’est absurde, parce qu’il s’agit d’une perte record, battant l’autre perte record, de 650 millions $, enregistrée au trimestre précédent. Depuis quand des pertes se creusant par une moins grande marge que prévu constituent-elles une victoire? La presse a montré beaucoup de complaisance à cet égard.

Surtout que la perte a été atténuée non pas par de meilleures ventes ou une meilleure marge de profit, mais essentiellement par des changements de règles comptables. Les revenus montrent par exemple une hausse de 130 millions $ de la valeur des dépôts. Il est tentant d’y voir une forte hausse de la demande pour les voitures, mais près de la moitié de ce montant est lié à de nouvelles conventions comptables, où divers prépaiements, comme ceux sur les plans d’entretien, sont maintenant assimilés à des dépôts plutôt qu’à des revenus différés.

Tesla également encaissé pour près de 80 millions $ de subventions qui lui étaient dues depuis un an en vertu du programme sur les véhicules zéro émission (ZEV). Ceci améliore le bilan, mais ce n’est pas un revenu récurrent, qui va revenir chaque trimestre. Le problème du déficit d’exploitation va à nouveau se poser au trimestre prochain. En ce sens, « l’heureuse surprise » des résultats du premier trimestre ne fait que masquer des problèmes plus profonds.

Encaisse Tesla

Mais le déficit d’exploitation, aussi important soit-il, n’est que secondaire. Ce qui importe vraiment n’est pas la valeur des actifs de Tesla (terrains, machines, pièces, propriété intellectuelle…) mais le montant d’argent liquide dont elle dispose dans ses coffres, ce qu’on appelle l’encaisse non affectée. Ce sont ces sommes qui permettent à l’entreprise de payer ses employés et ses pièces. Or, Tesla a utilisé pour 1,1 milliard $ d’encaisse non affectée au cours du premier trimestre, réduisant sa réserve de 3,8 à 2,7 milliards $. De plus, un part croissante de cette encaisse se présente sous forme de dépôts qui n’appartiennent techniquement pas à l’entreprise tant que les réservations ne sont pas confirmées.

À ce rythme, l’entreprise sera à court de liquidités cet automne, puisque les pertes d’exploitation ne permettent pas de renflouer les coffres. De plus, les ventes de voitures ne semblent pas destinées à devenir rentables dans un avenir proche, ce qui signifie que le problème ne sera pas réglé à temps pour éviter que les coffres ne soient à sec. Elon Musk a promis la rentabilité de l’entreprise d’ici deux trimestres, mais c’est déjà trop tard et plus personne ne croit à cette promesse maintes fois répétée depuis des années.

Les vrais problèmes

En dépit de la situation désastreuse de Tesla en matière d’encaisse non affectée, Elon Musk a affirmé lors de la présentation de ses états financiers que son entreprise n’aurait besoin d’aucun financement supplémentaire d’ici la fin de l’année. Cette déclaration est incompréhensible pour deux raisons. D’une part, comme nous l’avons vu, parce qu’elle signifie que Tesla aura du mal à payer ses comptes d’ici la fin de l’année. Et d’autre part, parce qu’elle signifie la fin des espoirs de croissance de l’entreprise.

Car les ventes des modèles S et X connaissent un léger déclin et la production du modèle 3 ne décollent que lentement. Elles sont actuellement de l’ordre de 2000 unités par semaine, mais ce chiffre a été atteint en passant de deux quarts de travail sur cinq jours à trois quarts sur sept jours, soit 40 % plus d’heures travaillées. Aucune autre entreprise automobile ne travaille à un tel rythme, qui nuit à l’entretien préventif de la machinerie et qui force à engager très rapidement des centaines de travailleurs peu expérimentés. La qualité et le coût de revient vont en souffrir.

Tesla réussira sans doute à produire de 4000 à 5000 unités par semaine d’ici quelques mois, mais sans investissements supplémentaires, la croissance de l’entreprise s’arrêtera là, parce que l’usine de Fremont produira à pleine capacité. C’est ici que la déclaration de Musk selon laquelle Tesla n’ira pas chercher de nouveau financement d’ici la fin de l’année devient intrigante.

En fait, Elon Musk n’a pas dit un seul mot sur les projets de modèle Y, de Roaster 2 ou de Semi. Ils semblent à toutes fins utiles repoussés aux calendes grecques. Et pour cause : sans argent frais, Tesla n’a pas les moyens de construire les usines et d’acheter les équipements et les pièces nécessaires à leur production. Comme la construction et l’aménagement d’une usine automobile prennent au minimum de deux à trois ans, « pas de financement en 2018 » signifie en fait « pas de nouveaux modèles avant 2021 ». Tesla apparaît donc bloquée à une production maximale d’environ 350 000 voitures par année dans l’avenir prévisible – un niveau qui se semble pas devoir assurer sa rentabilité.

En raison de son incidence sur la croissance future de l’entreprise, cette annonce de Musk a donné lieu à diverses spéculations, l’une des plus fréquentes étant que si Tesla n’emprunte pas pour financer sa croissance, c’est qu’elle ne le peut pas. On se demande si l’entreprise n’est pas déjà à la limite de l’endettement tolérable ou pire encore, si une enquête non divulguée des autorités financières ne bloque pas les démarches pour émettre de nouvelles actions ou obligations.

Autre détail mystérieux : Elon Musk a annoncé une prochaine « réorganisation » de Tesla, sans donner plus de détails. Ce mot flou peut couvrir n’importe quoi, y compris une restructuration sous la protection de la loi sur les faillites. Il a aussi été question en termes très vagues d’une usine en Chine, mais ce projet stagne depuis des années et l’accord des Chinois ne réglerait pas la question des milliards à trouver pour la bâtir.

Pourquoi est-ce important?

On me demande souvent pourquoi j’attache tant d’importance aux déboires de Tesla. La raison, c’est que Tesla est une entreprise emblématique de l’industrie des véhicules électriques à batterie. Elle a démontré la faisabilité technique du concept et incité les gouvernements à réclamer plus de véhicules 100 % électriques, à une époque où la tendance du marché allait plus vers les hybrides rechargeables. Or, si les véhicules à batterie à longue autonomie fonctionnent, ils restent chers et semblent destinés à le rester. De plus, aucun des véhicules existants n’est rentable pour son producteur. La faillite de Tesla pourrait bien marquer un important recul du concept.

Un exemple éloquent? Le projet de camion lourd Semi de Tesla n’a reçu que 2 000 réservations, ce qui est peu de revenu pour financer un projet aussi complexe de recherche et développement. Il n’est pas étonnant que le projet semble maintenant sur la glace. Les entreprises de camionnage semblent aussi sceptiques. Une entreprise aussi puissante que PepsiCo n’a réservé que 40 Semi, mais a commandé 800 véhicules hybrides à l’hydrogène chez Nikola Motors, une firme relativement peu connue. Il est donc de moins en moins certain que l’avenir soit au tout électrique.

 

Sources :

 

17 réflexions sur “Tesla au bord de l’abîme (3)”

  1. merci pour l’article. Les déboires de Teslas sont-ils des mauvais signes pour space X ?

    je pense voire un coquille :  » De plus, un part croissante cette encaisse se présente »

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    1. Non, les deux entités sont juridiquement séparées. SpaceX semble raisonnablement bien se porter, bien qu’il existe peu de données précises à son sujet, SpaceX n’est pas cotée en bourse et n’est donc pas tenue à divulguer ses états financiers.

      Bien vu pour la coquille, je vais aller corriger.

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    2. Tesla, c’est un des mythes soutenus par la communication à la mode, par l’emplacement de la Silicon Valley juste à coté, et il va en prendre un sale coup quand la bourse va se réveiller, mais quand ?
      Quand on valorise une entreprise comme Tesla, plus que General Motors qui vend 50 fois plus de voitures, il y a un sacré problème dans l’évaluation boursière totalement obnubilée par le potentiel de croissance pour atteindre des rendements qu’une entreprise mature ne peut plus fournir.
      Une bulle de mode ? Certainement, on a la même en Europe sur les voitures électriques alors que le bilan carbone de ces voitures serait largement moins bon qu’une 2CV modernisée du 21e siècle qui ferait 1.5l aux 100 km
      Tesla est soutenu par l’emballement médiatique sur la voiture électrique de la Silicon Valley, plus glamour que la voiture à essence de Detroit et même l’hybride qui a le gros défaut d’être japonaise et pas californienne.
      Pshitt fin 2018 ou rétablissement par le miracle de la silicon valley ? A mon avis, l’activité va encore être prolongée pour sauver les investisseurs mal embarqués et entretenir le mythe de la technologie de la Silicon Valley qui sauve le monde. Quelques géants voisins comme Google peuvent aider.
      Non, la Silicon Valley ne sauvera pas le monde de la crise écologique, au contraire, elle contribue à l’enfoncer en entretenant une illusion de solution technologique pire que le mal

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  2. Super article, merci.
    Les batteries coûtent un bras. Je suppose que le pari de Tesla était de jouer sur les économies d’échelles.
    Je ne sais pas si c’est le cas, mais vous semblez déplorer que le « tout électrique » puisse faillir ? Pour ma part, ça ne me pose pas de problème. D’une part je ne vois pas trop ce que ça change le « tout électrique » dans la mesure ou il faut produire l’électricité (pas toujours propre) et les batteries (super polluantes). D’autre part, le tout électrique existe déjà : les trottinettes, vélos et scooter 100% électrique sont en plein boom, pour la mobilité urbaine notamment;. Alors, oui, il faut abandonner (peut-être) l’idée de la voiture tout électrique, mais bon … « so what ? »

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    1. De toute façon, 30 millions de voitures branchées à 20h même sur une simple prise domestique à 3kW… bye bye le réseau électrique français.

      Et, outre la production que vous mentionnez, quid de la contrainte des métaux pour toutes ces batteries, qui ont une durée de vie de quelques années ? On va tenir combien de temps ?

      La voiture électrique du futur © Philippe « Low-tech » Bihouix :
      https://en.wikipedia.org/wiki/Bicycle

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  3. La giga factory et la power wall devaient faire baisser les coûts des batteries pour les véhicules Tesla. Leurs avenirs réciproques sont ils liés? Idem pour le PV et les tuiles solaires?
    Merci

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    1. En pratique, le prix du Powerwall 2 est passé de 5500 à 5900 $ il y a deux semaines. La Gigafactory n’est construite qu’à 30% et a déjà largement dépassé son budget. En fait, personne d’autre dans l’industrie automobile n’a fait le même choix technologique que Tesla de petites cellules à paroi rigide. Tout le monde est passé aux grosses cellules à paroi souple – et les fait fabriquer à l’externe. Moins cher, plus simple à assembler, plus sûr en cas d’accident. De plus les ententes contractuelles avec Panasonic sont un véritable boulet financier pour Tesla.

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  4. Que se passe-t-il si Tesla fait faillite ? Les brevets, le savoir-faire, les ateliers… pourraient être rachetés par quelqu’un et la construction de voiture reprendre, débarrassé du boulet d’une dette énorme accumulée par Tesla, non ?

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    1. Oui, c’est une réelle possibilité. Certains analystes pensent qu’une faillite relativement hâtive faciliterait ce scénario, tandis qu’une faillite tardive risquerait plus de déboucher sur une liquidation de l’entreprise. Ce qui est peu probable, c’est qu’un «cavalier blanc» vienne sauver l’entreprise après son dépôt de bilan. Il est plus intéressant pour un acheteur de laisser Tesla se départir de ses dettes dans une faillite.

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      1. Merci pour la réponse rapide ! J’avoue que les différents termes (faillite/liquidation/dépôt de bilan) ne me sont pas familiers, mais je vois qu’une reprise ne sera pas une chose évidente.

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    1. Oui, en dépit de la production accrue, le déficit d’exploitation se creuse. Mais ce qui est surtout intéressant, ce sont toutes ces choses dont Musk ne parle plus. Je pense écrire un nouveau texte d’ici quelques jours pour faire le point.

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      1. excellent.. j’avoue qu’a la relecture de votre texte, il y a quelques points qui m’étonnent et notamment l’absence de rentabilité que vous mettez en avant. Certe l’entreprise perdaient et perd encore de l’argent (ce qui parait logique pour investir dans les chaines de production) mais avec les perspectives annoncées pour la fin de l’année, cela ne devrait plus être le cas non (augmentation des ventes, réduction des investissements dans les outils de production, amélioration des process de fabrication..).
        Soit E Musk pipeaute complètement, soit vous vous trompez complètement.. 🙂 En tout cas, on devrait avoir la réponse à la fin d’année non?

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