Cibles climatiques : l’évolution des modèles a aggravé l’impuissance

Depuis 30 ans, la manière dont on décrit les cibles en matière de lutte contre les changements climatiques n’a cessé d’évoluer. On a d’abord parlé de pourcentages de réduction des émissions, de concentration atmosphérique de CO2, de budgets de carbone et maintenant de limites de température. Selon deux chercheurs britanniques, ces changements ne reflètent pas seulement les progrès de la climatologie. Ils ont aussi pavé le chemin à diverses approches technologiques qui n’ont pas rempli leurs promesses, retardant le changement au lieu de l’accélérer. Ce texte dresse un bilan de la succession des cibles climatiques et des approches d’atténuation depuis 1990.

Les chercheurs divisent les trente années écoulées depuis 1990 en cinq phases de négociations internationales. Chacune est caractérisée par une manière particulière de définir les objectifs d’atténuation des changements climatiques, de même que par un ensemble de mesures proposées. Ces propositions ont énormément évolué au fil des ans, mais les plus anciennes n’ont jamais complètement été écartées. En dépit de leurs fondements théoriques anciens, elles font partie des scénarios toujours étudiés par le GIEC.

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Cinq grandes vagues de modèles

Le Sommet de la Terre de Rio, en 1992, s’entend sur un objectif consistant à « stabiliser les concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre à un niveau permettant d’éviter un changement climatique anthropogénique dangereux ». C’est l’époque des premiers modèles d’évaluation intégrés des émissions. Leur manque de finesse ne permet guère d’évaluer la valeur des propositions d’atténuation. C’est à cette époque qu’on lance des idées comme la fertilisation des océans avec du fer ou le déploiement à grande échelle de l’énergie nucléaire.

À l’époque du Sommet de Kyoto, en 1997, le cadre d’analyse dominant évalue les objectifs en termes de réduction des émissions exprimées en pourcentage. Les niveaux exacts et le rythme de réduction font toutefois l’objet de débats. Les projets de réduction des émissions se concentrent autour de la substitution de carburants vers des alternatives plus propres (gaz naturel…), mais on commence aussi à évoquer les techniques de capture et de séquestration du carbone (souvent désignées sous leur acronyme anglais de CCS).

Dans la foulée de Kyoto, le rapport du GIEC de 2005 parle de la CCS comme d’une manière de réduire les émissions à la source tout en continuant à utiliser des combustibles fossiles comme le charbon. Quinze ans plus tard, les résultats concrets de cette technique demeurent très limités. Mais son usage dans les modèles de lutte contre les changements climatiques permet de définir des trajectoires bon marché vers l’équilibre climatique. Ces modèles ont toutefois un effet pervers : ils reposent sur l’idée qu’on peut continuer à émettre du CO2 maintenant et que les progrès de la CCS permettront de massivement réduire les émissions plus tard. La séquestration du carbone joue toujours un rôle de premier plan dans les modèles climatiques, en dépit des résultats décevants de cette technologie.

Le Sommet de Copenhague de 2009 définit une fois de plus ses objectifs d’une manière différente. Il s’agit cette fois de limiter la concentration de CO2 dans l’atmosphère à 450 parties par millions (ppm) alors que les hypothèses antérieures jugeaient que 550 ppm pouvaient suffire. Certains proposent une cible plus basse de 350 ppm, qui n’est toutefois pas retenue.

Ce sommet voit l’émergence d’un nouveau concept de réduction, la biomasse adossée à la CCS (dont l’acronyme anglais est BECCS). Dans l’esprit de ses partisans, cette approche doit permettre non seulement de réduire les émissions de CO2, mais aussi d’en retirer de grandes quantités de l’atmosphère : le concept « d’émissions négatives » est né. En 2009, toutefois, il n’existe aucune application de ce concept, qui reste purement théorique. Ceci n’empêche pas les modèles d’atténuation des changements climatiques de l’utiliser pour proposer une transition plus lente (et meilleur marché) vers des énergies propres, compensée par la promesse d’émissions négatives qui viendront plus tard.

Une nouvelle idée, celle des budgets de carbone, émerge peu de temps après. Elle est officialisée dans le rapport du GIEC de 2014, lors qu’elle est intégrée aux modèles RCP. L’idée est que chaque pays peut émettre une certaine quantité de carbone avant que l’augmentation de la température moyenne ne dépasse un seuil critique, fixé à 1,5 ou 2 degrés. Les budgets de carbone autorisent eux aussi les dépassements d’émissions, avec la promesse que les émissions négatives permettront de revenir plus tard dans les limites fixées. En pratique, cette approche conserve l’espoir que les cibles pourront être atteintes même si les dépassements de budget sont généralisés à court terme et que les techniques d’émissions négatives n’ont pas fait preuve de leur efficacité.

L’Accord de Paris de 2015 recadre une fois de plus la cible, en termes de températures cette fois. L’idée d’une hausse de la température mondiale limitée à 2 degrés circule depuis les années 1970, mais ne prend de l’importance dans les esprits qu’à partir du Sommet de Copenhague. L’Accord de Paris la remet à l’avant-plan, en proposant une cible très ambitieuse à 1,5 degré seulement.

Toutefois, on pense atteindre cet objectif non pas en réduisant immédiatement les émissions, mais en intégrant toujours plus d’émissions négatives pour plus tard dans les scénarios – autrement dit, les espoirs d’atténuation des changements climatiques reposent sur une part toujours croissante de techniques « à l’étude » dont l’efficacité n’est toujours pas démontrée. Les BECCS, notamment, ne semblent pas devoir remplir leurs promesses pour des raisons de disponibilité des terres et de compétition avec la production alimentaire. Les scénarios les remplacent graduellement par d’autres sources potentielles d’émissions négatives.

Conséquences sur l’atténuation des changements climatiques

Selon les auteurs de cette analyse, ce glissement du cadre conceptuel a eu pour effet de favoriser les promesses de futures technologies de réduction au lieu de susciter le développement et le déploiement de solutions concrètes et immédiatement disponibles. Ils s’attendent à ce que la prochaine étape de cette évolution consiste à proposer des techniques de géoingénierie – un autre prétexte pour reporter les choix douloureux liés à la réduction des émissions et à l’abandon progressif des carburants fossiles.

« L’inclusion des BECCS dans les modèles RCP, écrit Duncan McLaren, a donné l’impression que les budgets de carbone étaient atteignables en dépit des délais constants dans l’atteinte de diminutions à court terme des émissions à l’échelle internationale. Et, en dépit de l’analyse critique qui s’en est suivie, très peu de modèles ont reculé sur l’inclusion d’émissions négatives.

Un des facteurs contribuant au problème, qui demeure sans solution, est le fait que les modèles intégrés d’évaluation se concentrent sur l’optimisation des coûts, notamment par une comptabilisation du temps. Ceci signifie qu’ils préfèrent les promesses de gestes à venir sur les interventions à court terme plausibles, mais potentiellement coûteuses.

Un mécanisme comparable a stimulé les promesses initiales concernant l’énergie nucléaire et la CCS des énergies fossiles. Dans chacun des cas, les délais dans l’atténuation ont fait en sorte que le résultat d’ensemble paraissait moins cher à livrer, mais au fil du temps ni les importantes réductions d’émissions ni les développements technologiques promis ne se sont matérialisés. »

Cette convergence de promesses technologiques, de techniques de modélisation et d’aspirations politiques a contribué à ralentir l’action, bien que ce résultat ne soit pas forcément délibéré. Mais les auteurs de l’étude croient qu’il faut briser cette tendance. Selon eux, la technologie ne suffira pas à maîtriser l’enjeu climatique sans transformations comportementales, culturelles et économiques parallèles. De plus, les promesses technologiques permettent à ceux qui profitent de l’exploitation des carburants fossiles de continuer à justifier leurs activités et d’en reporter le fardeau sur d’autres.

 

Sources :

6 réflexions sur “Cibles climatiques : l’évolution des modèles a aggravé l’impuissance”

  1. Je me trompe, ou aucune évaluation économique et en vies humaines ne fait l’objet du mandat du GIEC ? Ce sont des non spécialistes, comme António Guterres de l’ONU ou de temps en temps quelques chercheurs qui lancent des communiqués alarmistes. Je songeais à cela en jugeant du contraste entre l’avis des experts de la santé publique, qui ont été suivis par les gouvernements, et les experts du GIEC, où on se dit que finalement ce sera gérable, pour autant qu’on ait assez de budget à y consacrer, en vendant, par exemple… du pétrole. Finalement, est-ce que la « maison brûle » ou non ? On comprend que les changements climatiques, c,est grave, oui, mais pas aussi grave que ne le serait une grosse récession. Pourquoi a-t-on écouté les médecins de la COVID et n’écoute-t-on pas les spécialistes du climat ?

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    1. J’ai le sentiment que le gros problème, c’est que l’enjeu est encore mal délimité. Il est assez facile de calculer que tel niveau d’émissions correspond, par exemple, à +3 C, Déterminer quels seront précisément les effets de cette température est beaucoup plus difficile, d’autant plus que le résultat dépend beaucoup des hypothèses sur le niveau d’adaptation qui sera possible. Bref, les discussions sur les discussions reposent toujours sur une grande part de spéculation, alors que le GIEC essaie de s’en tenir à ce qui est formellement démontrable.

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    2. Si vous me permettez je vais tenter une réponse à votre question.
      Le covid ou n’importe quelle épidémie qu’on ne connaît pas se juge sur l’instant; il faut quelques jours pour qu’apparaissent des malades, des morts et par conséquent au vu des analyses on comprend tout de suite qu’il y a un risque. L’impréparation au risque accentue le problème et les gouvernements pris de court sur réagissent avec les conséquences que nous avons connues sur l’économie.
      Le climat est beaucoup plus compliqué à interpréter, car changeant (une année peut être hors moyenne), se modifie sur de longues périodes et les implications dans la vie de tous les jours n’est pas prégnante pour l’ensemble de la population, au même moment et au même endroit.
      L’explication est beaucoup plus complexe, que pour un virus qui se détermine en laboratoire en quelques jours. Ici nous avons à faire à un système qui prend la planète dans son ensemble pour terrain de jeu; les océans, les terres et leur couverture boisée, cultivée, glaciaire, ou désertique, et les pôles. Nous sommes devant un ensemble qui a mis des milliers d’années pour arriver à un équilibre que nous connaissons, n’importe quelle inflexion de celui-ci prend des années avant de modifier radicalement les données et lorsque le démarrage se fait il faut autant de temps pour le stopper, ( sachant qu’on ne reviendra pas à l’équilibre d’avant; et que stopper n’est pas le bon mot, disons au mieux ne pas trop accélérer).
      Il est important de noter par ailleurs que le GIEC comprend plusieurs secteurs, dont un essentiellement constitué d’économistes; scientifiques prétendus tels qui ne démontrent ou ne confrontent jamais leurs affirmations aux faits. Cela peut paraître rude comme raisonnement mais je m’explique. Les économistes en général considèrent que la nature ne coûte rien et est inépuisable; donc on peut prélever autant qu’on veut dedans pourvu qu’on ait les moyens financiers pour le faire. Sauf que. Rien du stock initial ne sera éternel; et d’ors et déjà des matériaux sont après le pic des ressources; donc contraints; donc privant potentiellement à plus ou moins longue échéance les technologies de progresser. Et c’est un souci particulièrement important, car la technique d’après certains est à même de nous sauver ! Je ris !
      Ce qui va se passer si rien n’est fait, c’est le problème du covid multiplié par un facteur x, avec moins de ressources pour faire face, moins d’énergie pour répondre aux extrêmes, des reconstructions difficiles et des mouvements de populations vastes. Si on ajoute à cela une épidémie mal venue, ou un gros incident de rupture climatique, submersion de littoral à grande échelle, une sécheresse durable sur un continent habituellement exportateur de céréale; ou je ne sais quoi d’autre; au vu de l’impréparation du monde des décideurs et à leur méconnaissance des problèmes le clash est assuré et personne dans le monde développé n’est préparé; même pas moi. Dans les pays où le développement est moindre, c’est presque leur lot quotidien que la recherche de bois, d’eau, de nourriture, d’abri etc… Ils ne seront peut-être pas les plus impactés sur la longueur.
      pour finir, il faut bien garder présent à l’esprit qu’un équilibre est un tout et celui de la planète est fonction de nombreux facteurs. En modifier un, peut avoir des conséquences plus ou moins importantes. La planète continuera sa route dans l’univers pendant de longues périodes avant de disparaître. L’espèce humaine, elle par contre, peut rapidement voir une grosse partie de ses membres disparaître, soit par épidémie ou famine; qui rappelons-le sont les deux moyens les plus rapides pour faire mourir du monde.
      Sur ce, gardez le moral, tout n’est pas foutu, et ce le sera encore moins dans la mesure où un grand nombre de personnes désireuses de vivre connaitront le sujet ou du moins en comprendront les tenants et aboutissants.

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