La faible disponibilité du charbon limitera le réchauffement climatique

J’ai publié, en juin dernier, les résultats d’une étude de Durand et Laherrère selon laquelle il n’existait pas assez de carburants fossiles pour alimenter les pires scénarios de réchauffement climatique du GIEC. Ce travail a été accueilli avec scepticisme, mais j’ai pourtant découvert depuis deux autres études qui vont exactement dans le même sens. En résumé, les réserves de charbon sont grossièrement surestimées et ne permettent en aucun cas d’émettre tout le carbone que le GIEC redoute pour 2100.

Pour comprendre la revue de la littérature qui suit, il importe de rappeler que les quatre scénarios de base du GIEC reposent sur les émissions de carbone (et non pas de CO2) suivantes, pour la période allant de 1870 à 2100 :

Scénarios émissions GIEC.png

Les scénarios du GIEC reposent sur l’hypothèse non validée selon laquelle les carburants fossiles sont disponibles en quantité suffisante pour répondre à n’importe quelle demande mondiale d’ici 2100. Selon le GIEC, aucun pic pétrolier ou charbonnier n’est en vue et l’avenir climatique sera déterminé seulement par nos choix énergétiques. Le rôle des contraintes géologiques n’est pas reconnu. Les trois études dont il sera question ici s’attaquent à ce postulat et démontrent que les réserves de charbon sont beaucoup plus basses qu’on ne le croit généralement, ce qui exclut la possibilité d’émettre les niveaux de GES correspondant aux scénarios RCP 6.0 et 8.5.

J’ai déjà décrit en détail ici l’étude réalisée par Durand et Laherrère en 2015. Elle évalue les quantités de carbone que contiennent les quantités ultimement récupérables de carburants fossiles – pétrole, gaz et charbon. Ces trois produits représentent à eux seuls 85 % de toutes les émissions mondiales de CO2. Les deux chercheurs calculent qu’en plus des pics pétrolier et gazier, un pic charbonnier est également plus près qu’on le pense, ce qui limitera ultimement les émissions de CO2 à 1100 milliards de tonnes.

L’étude de Capellán-Pérez, publiée en 2016 dans la revue Energy & Environmental Science, souligne que le GIEC n’a procédé a aucun examen sérieux des réserves de carburants fossiles avant de monter ses scénarios. L’auteur souligne que les réserves réellement exploitables de charbon sont de très loin inférieures aux données publiées, qui ne décrivent que la ressource en place, sans s’interroger sur les possibilités réelles d’exploitation. Il estime que les émissions seront limitées à 1150 Gt d’ici 2100.

Quant à Rutledge, son travail de 2018 (document original disponible plus bas, dans les sources) s’intéresse aux données historiques de plusieurs pays, dont la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis. Son argumentaire est trop technique pour être résumé ici, mais il conclut que la réserve réellement exploitable n’atteint que 21 % de la ressource estimée au départ. En somme, les prévisions de production sont cinq fois plus élevées que la production réelle. Il estime les émissions totales d’ici 2100 à 1006 Gt seulement.

Scénarios émissions des études

Il est remarquable que ces trois estimations faites indépendamment l’une de l’autre en arrivent à des résultats similaires à 15 % près. Surtout compte tenu du manque de précision des données mondiales sur le charbon – elles sont rares et de moins bonne qualité que celles concernant le pétrole et le gaz.

Deux visions du monde

Pourquoi les résultats de ces trois études s’éloignent-ils autant de ceux du GIEC? Capellán-Pérez propose une explication intéressante. « Dans notre étude, écrit-il, nous intégrons les approches de deux communautés de recherche distinctes : celle des géologues et des ingénieurs géologues, qui se sont concentrés sur une estimation robuste et transparente des ressources énergétiques récupérables, et la communauté de l’évaluation intégrée du climat, qui a axé ses efforts sur l’exploration des dimensions technologiques et socioéconomiques sur la base d’un paradigme d’abondance énergétique. »

Capellán-Pérez poursuit ainsi sa critique des travaux du GIEC : « L’abondance de la ressource en combustibles fossiles, comprise comme la disponibilité géologique à grande échelle à un prix abordable, est un postulat de départ des modèles intégrés d’évaluation les plus en vue utilisés pour l’analyse des politiques climatiques. Les transitions énergétiques à venir sont donc largement modélisées à la manière de transformations répondant à la demande [plutôt qu’à l’offre d’énergie]. »

En somme, les trois études mentionnées ici tentent d’évaluer les quantités des carburants fossiles réellement disponibles au lieu de présumer, comme le GIEC, qu’elles sont suffisantes pour répondre à n’importe quel niveau de demande d’ici 2100. Sur la base des émissions prévisibles, elles concluent toutes que le scénario RCP 4.5 est le plus probable de tous ceux proposés par le GIEC. Comment cela se traduit-il en hausses de températures? Ce scénario prévoit des hausses de température de 1,1 à 2,6 °C à l’horizon 2100. On sait toutefois aujourd’hui que l’estimation haute est plus probable que la basse et que la hausse est plus rapide que prévu. On sait aussi que le GIEC ne tient actuellement pas compte des rétroactions climatiques possibles, dont l’ampleur continue de faire débat.

Je dirais sur cette base qu’on peut s’attendre à une montée rapide de la température jusqu’à 2050 ou 2060, suivie d’une hausse plus lente ensuite, lorsque le pic des carburants fossiles limitera les émissions. La hausse des températures pourrait être d’environ 2,5 °C pour le carbone fossile et les autres effets connus (déforestation, etc.), ce à quoi on pourrait ajouter 0,5 °C de rétroactions diverses pour un total approximatif de 3,0 °C d’ici 2100. Ceci correspondrait à une situation climatique très pénible, mais pas apocalyptique.

Sources :

5 réflexions sur “La faible disponibilité du charbon limitera le réchauffement climatique”

  1. Etre sauvé du réchauffement climatique par le pic pétrolier, je ne suis pas certain que ce soit une bonne nouvelle.

    Certes, le climat serait « limite » mais pas apocalyptique, comme vous dites, ce qui se le serait en revanche, c’est le scénario ou il n’y a plus assez de pétrole : comment on va nourrir les 11 milliards d’êtres humains sans les engrais de la révolution verte ? A moins de compter sur Monsanto, les terres étant déjà morte du fait des techniques d’agriculture intensive, on risque d’avoir quelques petits soucis du genre d’un certain Max, Mad …

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    1. Il y a tellement de paramètres dont on ne tient compte que quand on les découvre… . Chaque année apporte sa nouveauté en matière d’évolution climatique. Il apparaît, paradoxalement, de plus en plus complexe d’anticiper quoi que ce soit au fur et à mesure de l’augmentation de notre savoir.
      Le paramètre ultime et décisif, selon moi, sera l’Humain. Son ambition et ses peurs sont les guides les plus puissants de ses actes. Et les plus destructifs.

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      1. Bah non, puisque l’humain subit les lois de la nature… et non l’inverse. Nous ne décidons pas grand chose.

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  2. Bravo pour cette analyse. Cela corrobore les études d’inertie climatique : 90 % de la réponse climatique se situe dans les 10 à 15 ans après l’em De co2. Cela signifierait une hausse très rapide des températures dans les 30 prochaines années puis a un ralentissement de la hausse si les énergies fossiles commencent à manquer, ou si nous avons trouvé une façon plus compétitive et decarbonnee de produire de l’énergie.Je pense aux nouvelles générations nucléaires comme les sels fondus ainsi que la fabrication d’hydrocarbures de synthèse à grande échelle à base de co2 et d’électricité decarbonnee.

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    1. Il semblerait que le soleil soit entré dans un cycle de faible activité similaire au minimum de Maunder pour quelques décennies. J’ai des doutes sur la hausse rapide des températures sur les 30 prochaines années.

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