Les États-Unis sont-ils devenus le premier producteur mondial de pétrole?

Selon l’agence américaine d’information sur l’énergie, l’EIA, la production de pétrole des États-Unis auraient atteint le seuil de 11 millions de barils par jour les semaines du 13 juillet, du 20 juillet et du 17 août 2018. On a par ailleurs appris que la production de l’Arabie Saoudite aurait glissé de 10,5 à 10,3 millions de barils de juin à juillet. Donc les Américains sont les premiers, non? Ce n’est pas si certain. Ce texte propose une petite plongée dans l’univers opaque des statistiques pétrolières.

EIA weekly chart

La première chose qu’il faut absolument comprendre, c’est que l’EIA ne propose pas des mesures réelles, mais des estimations de la production basées sur un mélange de sondages auprès des producteurs et de renseignements recueillis auprès d’autres agences gouvernementales. De plus, la manière dont ces statistiques sont compilées n’est pas uniforme : elle varie en fonction de l’État d’où elles proviennent. Enfin, il peut y avoir deux ans de délai ou plus entre la publication des statistiques préliminaires et celle des données finales – et la différence entre les deux peut atteindre 40 %.

En ce moment, les données mensuelles de l’EIA sont compilées en fonction des sources et de la pondération suivantes :

  • On accorde un poids de 20 % aux données publiées par les agences locales d’une demi-douzaine d’États, dont l’Alaska et le Dakota du Nord.
  • On accorde un poids de 33 % aux données issues du Texas.
  • On accorde un poids de 17 % aux données issues du golfe du Mexique, qui sont elles-mêmes construites à partir des données fournies par trois agences fédérales différentes, dont une qui se consacre à l’application des normes environnementales.
  • Le dernier 30 % repose sur la méthode de « l’indicateur retardé moyen » ( Average Lagged-Ratio) où l’EIA estime la production de chaque État à l’aide d’un modèle qui établit une relation entre les données officielles de production et les rapports nationaux d’achats de pétrole brut, qui recueillent à la fois les volumes et les prix.

Comme si ce n’était pas assez compliqué, il faut se souvenir que les données locales sont fournies à l’EIA…

  • avec moins de trois mois de retard dans 17 % des cas
  • avec moins de six mois de retard dans 50 % des cas
  • avec de 9 à 21 mois de retard dans 18 % des cas
  • avec de 22 à 45 mois de retard dans 11 % des cas

Dans ces conditions, comment l’EIA fait-elle pour publier des statistiques chaque mois, voire chaque semaine? Elle comble les trous en extrapolant à partir des données historiques existantes. Mais ce n’est pas simple, car tous les États ne compilent pas des données mensuelles : elles sont parfois semestrielles ou annuelles. Enfin, le système ne tient pas compte des récents bouleversements dans l’industrie du gaz naturel. Les données de la Pennsylvanie et du Colorado, devenus des producteurs de premier plan, ne servent pas à la création des statistiques et sont couvertes par des extrapolations.

L’EIA reconnaît que toutes ces approximations finissent par entacher la crédibilité de ses données et a proposé d’étendre son système de collecte de données à 19 États, plus le golfe du Mexique. La collecte des données serait normalisée et automatisée et reposerait notamment sur un sondage auprès de 534 producteurs (sur les 12 000 en activité dans les États visés). On tiendrait mieux compte des régions pétrolières en émergence et diverses définitions seraient aussi normalisées. De bonnes idées dans l’ensemble, mais cette proposition date de 2014 et n’a pas encore été appliquée.

Les statistiques de l’EIA ne peuvent donc pas être considérées comme exactes, surtout celles qui sont publiées avant d’obtenir les données définitives. On peut tout au plus considérer qu’il s’agit d’estimations dont la marge d’erreur est de l’ordre de 10 %. Ce n’est pas si mal : on ne sait pas au juste comment sont recueillies les statistiques pétrolières de l’Arabie saoudite et chaque résultat donne lieu à de nombreuses spéculations de la part des experts.

Alors, la production pétrolière américaine a-t-elle dépassé celle de l’Arabie en juillet? Peut-être. Mais compte tenu de l’imprécision des statistiques pétrolières, on ne peut pas l’affirmer avec certitude. On peut tout au plus conclure que les deux pays sont nez à nez.

Je tiens à remercier Jean Laherrère pour sa précieuse aide dans la rédaction de ce billet – il n’a pas son pareil pour éclaircir les questions difficiles et suggérer des sources pertinentes, mais méconnues.

 

Sources :

 

5 réflexions sur “Les États-Unis sont-ils devenus le premier producteur mondial de pétrole?”

  1. Je suis régulièrement les stats de l’EIA et en effet cet été il s’est produit un truc particulier: autant auparavant les données étaient données avec une précision avec trois chiffres après la virgule, pendant l’été elles tombaient juste avec 000 après l’an virgule et elles ont oscillé tout l’été entre 10,9 et 11 millions de bj. On ne peut en déduire que deux choses: d’abord que les données sont manipulées et d’autre part qu’il semble que la production plafonne alors qu’elle augmentait avec constance chaque semaine: pic de pétrole de schiste?

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    1. On ne peut pas parler de manipulation à proprement parler. L’EIA était critiquée pour le niveau de précision absurde de ses données, qui ne reflétaient pas la marge d’erreur réelle liée au mode de collecte. Les chiffres arrondis sont plus honnêtes au final.

      Pour le plafonnement, faut voir. Quelques semaines ne signifient pas grand chose, surtout en période estivale. Pour ce qu’on en sait, la production pourrait tout aussi bien rebondir cet automne. Il faudra quelques années de recul pour être sûr.

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  2. POTIN: ce article n’est qu’un potin mondain sans importance. J’aurais préféré savoir de combien la production américaine baisserait (ce qui adviendra de toute façon) si les investisseurs cessaient d’investir à perte dans ce secteur largement déficitaire (il s’y perd des milliards par mois) et d’où proviendrait le pétrole manquant? ____ Le pétrole étant la matière première la plus destructrice économiquement de la planète, comment les USA pourraient-ils s’en sortir sans le pétrole de schiste? Est-ce que le pays exploserait (économiquement parlant) et le reste de l’économie mondiale aussi? Surement que oui.

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  3. Bonjour,
    Les statistiques comparent des quantités de production exprimées en baril.Est-ce qu’un baril de pétrole du Golfe a la même valeur énergétique qu’un baril de pétrole de schiste ?

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    1. Non. Vous mettez le doigt sur un problème important: entre les meilleurs et les pires barils de brut, le contenu énergétique varie de 26%. Si l’on compte les condensats et le gaz naturel liquéfié parmi les carburants liquides, le contenu énergétique varie du simple au double – de 4 à 9 millions de BTU selon le pays, le gisement et l’époque d’extraction.

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