Quelles traces d’anciennes civilisations industrielles auraient-elles pu laisser?

Nous présumons habituellement qu’il n’y a pas eu d’autres civilisations que celles des humains dans l’histoire de la Terre. Mais qu’en savons-nous au juste? S’il y avait eu d’autres espèces intelligentes dans le lointain passé de la planète, quelles traces auraient-elles laissées? Et où devrions-nous les chercher? Ces questions ne sont pas que théoriques : elles nous permettent d’envisager l’Anthropocène et l’avenir de l’humanité sous des angles nouveaux et différents.

Cette étude, menée par Gavin A. Schmidt du Goddard Institute for Space Studies de la NASA, dérive des réflexions sur la détection de la vie intelligente sur d’autres planètes. Comment les reconnaîtrions-nous? Mais en élargissant la question, comment saurions-nous que d’anciennes civilisations ont vécu sur notre planète? Nous n’en avons pas trouvé de traces, mais nous n’en avons pas cherché non plus. Les chercheurs appellent la possibilité d’une espèce intelligente disparue « l’hypothèse silurienne », en référence à un épisode de la vieille série télévisée Dr Who.

La principale difficulté d’une telle recherche, c’est que toutes les traces matérielles directes d’une civilisation, comme ses immeubles et ses outils, auraient totalement été effacées par l’activité géologique après plusieurs dizaines de millions d’années. Il n’existe qu’un nombre limité de marqueurs d’activité industrielle pouvant survivre sur de très longues durées. Problème supplémentaire : si une civilisation pollue trop, elle risque de ne pas durer. Mais si son empreinte est modérée, elle sera plus difficile à détecter dans les couches géologiques.

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Marqueurs d’activité possibles

Les travaux de Schmidt identifient un certain nombre de marqueurs d’activité industrielle qu’il serait possible de rechercher dans le lointain passé de la Terre.

  • Le carbone. Depuis le XVIIIe siècle, notre civilisation a libéré d’énormes quantités de carbone fossile et de carbone organique (par la déforestation), ce qui a provoqué une hausse brutale de sa teneur dans l’atmosphère. Ceci laisse des traces dans les sédiments fossiles, d’autant plus que le carbone biologique contient des isotopes qui le distinguent du carbone inorganique.
  • L’azote. La fabrication et l’application à grande échelle de fertilisants azotés ont un important effet sur le cycle de l’azote et provoquent un déséquilibre de la concentration d’un isotope, l’azote-15. Ceci pourrait aussi laisser des traces permanentes dans les couches géologiques.
  • Les sédiments. L’agriculture, la déforestation et la canalisation des rivières favorisent l’érosion et donc, le dépôt de sédiments dans le delta des fleuves. De plus, la composition chimique de ces sédiments est aussi affectée en raison de la teneur accrue des océans en CO2, qui en favorise l’acidification du milieu marin. L’érosion accrue favorise aussi l’accumulation d’éléments rares comme le strontium et l’osmium.
  • Les fossiles d’animaux. La civilisation humaine a aussi favorisé la diffusion de certaines espèces animales, comme les rats et les chats, au dépens d’espèces locales. Les traces fossiles refléteraient sans doute ces changements rapides de la faune, ce qui constituerait un indice de plus.
  • Les produits chimiques persistants. La capacité des plastiques à traverser les âges sans se dégrader reste incertaine, mais d’autres marqueurs synthétiques, comme les stéroïdes, certaines cires, les alcénones et d’autres lipides peuvent se conserver des millions d’années dans les couches géologiques.
  • Les isotopes radioactifs artificiels. La plupart ont une demi-vie trop courte pour être décelables à long terme, mais le plutonium-244 et le curium-247, qui ont des demi-vies de 81 et 15 millions d’années, sont de possibles marqueurs d’activité civilisationnelle.

Où regarder?

Personne n’en encore analysé les couches géologiques à la recherche de traces de civilisations disparues. Mais si on devait le faire, où devrait-on concentrer les efforts? Les chercheurs postulent, sur la base de notre propre expérience, que les périodes marquées par de rapides changements climatiques sont des candidates de choix. Parmi celles, ils retiennent :

  • Le maximum thermique du passage Paléocène-Éocène : Cette période, qui débute il y a 56 millions d’années, est marquée par une rapide augmentation du carbone sur environ 5000 ans. Les températures ont augmenté de 5 à 7 °C et se sont maintenues à ce niveau de 100 000 à 200 000 ans. D’autres épisodes de réchauffement et de sédimentation rapide ont suivi dans les six millions d’années suivantes. Ces événements sont toutefois attribués à l’activité volcanique dans l’état actuel des connaissances.
  • Les événements anoxiques. Ces grandes catastrophes du passé se sont produites lorsque l’oxygène des océans s’est épuisé, ralentissant l’activité bactérienne et favorisant l’apparition d’un gaz toxique, le sulfure d’hydrogène. La pollution des océans provoque actuellement un épuisement comparable de l’oxygène. Les principaux événements de ce genre se sont produits il y a 132, 120 et 93 millions d’années, mais ne semblent pas avoir été globaux.
  • Les grandes extinctions. Trois d’entre elles présentent des profils compatibles avec l’hypothèse silurienne. Celle de la fin du Silurien, il a 380-360 millions d’années, est associé à des dépôts de sédiments particuliers et à un événement anoxique. Celle de la fin du Carbonifère, il y a 305 millions d’années, se caractérise par un effondrement des forêts tropicales, une extinction faunique et un changement marqué du climat, devenu plus sec et plus frais. Enfin, celle du Permien-Trias, il y a 252 millions d’années, présente des déséquilibres du carbone, une déforestation massive, un événement anoxique et un réchauffement climatique.

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Sans prouver la validité de l’hypothèse silurienne, ces événements présentent des changements rapides et massifs d’une ampleur semblable à ceux liés à l’Antropocène. L’épisode du maximum thermique du passage Paléocène-Éocène est particulièrement intrigant. De plus, il existe depuis le carbonifère (300-350 millions d’années) assez de carbone fossile pour soutenir une civilisation comparable à la nôtre et pour modifier le climat de la planète. La chose est donc vraisemblable, bien que cela ne constitue pas une preuve en soi.

Les chercheurs soulignent aussi que les changements actuels paraissent plus rapides que ceux du passé, bien que les données géologiques disponibles rendent la chronologie exacte des événements passés difficile à établir. De plus, certains des marqueurs d’activité industrielle évoqués plus haut (plastiques, polluants persistants…) sont liés au chemin particulier pris par la civilisation humaine et pourraient ne pas avoir d’équivalent chez une hypothétique civilisation ancienne. La thèse silurienne est donc loin d’être démontrée encore. Et on ne doit pas l’utiliser comme explication facile à toutes les énigmes que pose encore l’histoire géologique de notre planète.

Les chercheurs estiment toutefois que l’hypothèse est assez sérieuse pour justifier plus de recherche sur les marqueurs persistants de l’Antropocène, notamment des produits de l’activité industrielle pouvant se retrouver dans les sédiments marins. Certaines données déjà accumulées sur les événements du passé pourraient aussi être réinterprétées à la lueur de l’hypothèse silurienne.

Source :

Gavin A. Schmidt et Adam Frank, The Silurian Hypothesis: Would it be possible to detect an industrial civilization in the geological record?

 

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