Où en est le pic uranifère?

Une question rarement abordée dans les débats sur l’énergie nucléaire est celle du pic uranifère. Comme le pétrole, l’uranium est une ressource non renouvelable dont l’exploitation connaîtra une phase d’expansion, un plateau et un déclin. Michael Dittmar, de l’Institution de physique des particules de Zurich, en Suisse, est l’un des rares chercheurs à avoir adapté au pic uranifère la méthodologie utilisée pour prévoir le pic pétrolier. Ce texte reprend son important article de 2011 et le met à jour en le confrontant aux plus récentes données de production, celles de 2016.

Faisant un état des lieux en 2011, Michael Dittmar rappelle que le nucléaire produit moins de 14 % de l’électricité dans le monde et que l’électricité représente elle-même 16 % de la consommation globale d’énergie (on parle plutôt de 18 % aujourd’hui). Sur les 440 réacteurs civils en service dans le monde à l’époque (à peine une quinzaine de plus de nos jours), 80 % se trouvent dans les pays de l’OCDE. La croissance du nucléaire en Chine, en Inde ou en Russie ne compense guère son déclin ailleurs.

La production d’uranium, observe le chercheur, peut se diviser en trois périodes :

  • De 1945 à 1975, la course aux armements nucléaires entraîne une ruée sur la ressource. La production atteint 50 kt (kilotonnes, soit 50 000 tonnes) par année en 1959, avant de retomber à 35 kt de 1965 à 1975. Au total, environ 750 kt sont produits pendant cette période.
  • La période de 1975 à 1990 correspond à la phase de croissance rapide du nucléaire civil. La production se maintient à environ 60 kt de 1978 à 1986 et la production totale atteint 1000 kt.
  • La troisième période, de 1990 à 2005, se caractérise par un plafonnement de la capacité nucléaire à un niveau inférieur à celui qui avait été planifié. La déplétion provoque la fermeture de nombreuses mines et la production se situe en moyenne à 35 kt par année, alors que la demande est de l’ordre de 65 kt. La production totale est d’environ 500 kt.

De 1945 à 2010, l’industrie a donc extrait environ 2,5 millions de tonnes d’uranium et en a consommé deux millions. L’essentiel des 500 kt restantes se trouvent dans les réserves militaires américaines et russes. En 2011, la production mondiale d’uranium ne couvrait que 85 % des besoins mondiaux. La différence était comblée en pigeant dans les stocks militaires, qui ne sont toutefois pas illimités.

Une déplétion marquée

Les mines d’uranium ont été marquées par un rythme de déplétion très rapide. Michael Dittmar fournit des données détaillées sur tous les principaux gisements dans le monde. Si l’on ne retient que les faits saillants, notons que :

  • En pratique, la production d’uranium a disparu (moins de 1 kt) en Europe à la fin des années 1990, avec un pic de production de 12 kt en 1976 et production ultime de 460 kt. La demande en uranium de l’Europe étant de 21 kt par année, ont peut dire que le nucléaire n’a jamais véritablement assuré son indépendance énergétique.
  • Aux États-Unis, le pic de la production a eu lieu a début des années 1980, à 17 kt par année. En 2010, elle n’était plus que 1,7 kt par année. Les réserves, initialement estimées à 1652 kt, ont été révisées à 472 kt. Comme la production cumulative a été de 367 kt jusqu’en 2010, on peut dire que les réserves sont presque à sec.
  • L’Afrique du Sud présente un profil semblable, avec un pic à 6 kt au début des années 1980, un déclin à 0,6 kt en 2010 et une production cumulative de 157 kt sur des réserves totales de 195 kt.
  • La production actuelle a surtout lieu au Canada, en Australie et au Kazakhstan. Les gisements canadiens marquent de forts signes d’essoufflement, mais le Kazakhstan est un producteur plus récent, au sommet de sa courbe de production.
  • Parti de 1 kt par année en 1997, le Kazakhstan a atteint 14 kt en 2009, année où il s’est imposé comme premier producteur mondial. Mais sa production semble proche d’un pic, puisqu’elle a lentement progressé de 22,4 kt en 2013 à 24,6 kt en 2016.

Deux scénarios de demande

Le chercheur évalue ensuite les besoins en uranium de l’industrie en fonction de trois scénarios, dont l’un est marqué par une faible croissance (+ 1 % par année) et l’autre par un faible déclin (- 1 % par année) de la demande mondiale. Dans le scénario de croissance, la demande en uranium atteindrait 71,5 kt en 2015 et 83 en 2030. Dans le scénario de déclin, elle serait de 65 kt (+/- 4) en 2015 et de 55 en 2030.

Dans son propre scénario basé sur les limites géologiques des approvisionnements, Dittmar misait sur 58 kt (±4) en 2015 et 41 (±5) en 2030. Au final, il entrevoyait un lent déclin de la production d’uranium dont les effets sur les approvisionnements seraient atténués par la mise hors service volontaire des réacteurs dans plusieurs pays dans la foulée de la catastrophe de Fukushima (l’exemple de l’Allemagne vient à l’esprit).

Production uranium

En pratique, selon les données de l’Association nucléaire mondiale, la production a atteint 60,5 kt en 2015 (dans les limites du scénario de Dittmar) et 62,3 kt en 2016. Une légère chute de la demande fait en sorte que la production de 2016 couvrait 98 % des besoins mondiaux. En dépit de ce redressement de la production mondiale d’uranium, la production actuelle dépasse à peine celle de « l’âge d’or » du début des années 1980, quand elle était de l’ordre de 60 kt.

Il apparaît donc que toute volonté d’augmenter sensiblement la production nucléaire mondiale se heurtera aux plafonds de production et à des réserves limitées. Les militants qui préconisent une plus grande utilisation de l’énergie nucléaire pour remplacer les carburants fossiles et réduire les émissions de CO2 entretiennent donc des espoirs irréalistes, qui ne tiennent pas compte des réalités du pic uranifère.

 

Sources :

 

4 réflexions sur “Où en est le pic uranifère?”

  1. > Il apparaît donc que toute volonté d’augmenter sensiblement la production nucléaire mondiale se heurtera aux plafonds de production et à des réserves limitées. Les militants qui préconisent une plus grande utilisation de l’énergie nucléaire pour remplacer les carburants fossiles et réduire les émissions de CO2 entretiennent donc des espoirs irréalistes, qui ne tiennent pas compte des réalités du pic uranifère.

    … d’où l’intérêt porté aux réacteurs de nouvelle génération, qui utilisent moins — voire pas — d’uranium.

    http://www.laradioactivite.com/site/pages/generationIV.htm

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  2. Monsieur Gauthier, vous vous occupez du maquillage de la marié au lieu de la marié elle-même. Pourquoi parler de disponibilité de l’uranium alors que de nouvelles centrales nucléaires ne pourrons être construite ou achevée? Vous négligez l’aspect financier du nucléaire, lequel coûte des milliards de milliard. Vous ne savez donc pas que TOUS LES PAYS DU MONDE sont actuellement TOTALEMENT en FAILLITE?
    Vous avez intérêt à lire toutes les sections « économie » de mon site internet articlesdujour.com. Commencez maintenant, vous avez pour au moins 2 ans de lecture devant vous.

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  3. Beaucoup de choses sont omises dans cette étude. L’uranium est un métal encore très largement sous-exploré, d’autres gisements restent à découvrir mais le prix actuellement très bas freine l’exploration.
    D’autre part il existe d’autres sources secondaires d’uranium. Celles-ci ne sont pas à négliger :
    Aux États-Unis, le département de l’énergie estime ainsi qu’environ 22 Mt d’uranium sont récupérables dans les phosphates.
    Le recyclage permet de produire plus de 10% de l’électricité nucléaire française tout en réduisant le volume et la toxicité des déchets radioactifs, principalement par utilisation du combustible MOX. Mais il est également possible de réenrichir l’uranium de retraitement qui contient un taux d’uranium é »( supérieur à l’uranium naturel.
    Si le prix de l’uranium venait à augmenter durablement il serait alors envisageable de reprendre les stocks d’uranium appauvri pour en extraire une partie plus importante de l’uranium 235 encore présent (par un nouvel enrichissement).
    L’eau de mer contient environ 3 mg d’uranium par m3, ce qui conduit à un stock de plus de 4 Md t d’uranium. Il n’est pas exclu que la technologie permette dans quelques années d’extraire une partie de cet uranium à un coût raisonnable.

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