Pas assez de pétrole ou trop de demande?

La récente hausse du prix du pétrole a provoqué toutes sortes de spéculations dans les grands médias. Pour certains, « le pétrole manque » et les prix vont atteindre des sommets inégalés d’ici quelques mois. Quelques-uns y voient même le début du pic pétrolier. Pour d’autres, si l’Arabie et la Russie ouvrent les vannes de leurs énormes réserves, le prix du pétrole ne va pas tarder à s’effondrer. La vérité, comme toujours, se trouve quelques part entre ces positions extrêmes.

World crude production

Réglons d’abord la question la plus facile. La crise actuelle n’est pas liée à une chute de la production pétrolière. En réalité, la production mondiale de pétrole a augmenté de 1,03 % depuis un an, ce qui est considérable dans le contexte actuel. Les bas prix du pétrole de 2014 à 2016 ont incité l’industrie à sous-investir dans la production et dans la recherche. Mais il ne faut pas exagérer la portée de ces décisions. La production a très peu décliné et la baisse des découvertes a peu d’importance à court terme, parce que les pétrolières disposent toujours d’un portefeuille de gisements non exploités.

L’amélioration des prix et des perspectives d’avenir en 2017 a permis à l’industrie d’augmenter le niveau de ses investissements. La production a suivi. La courbe de production des dernières années ne reflète donc pas un pic pétrolier avéré, où la production serait absolument limitée par les contraintes géologiques. On doit plutôt parler d’un « plateau oscillant » où les prix, la demande et les difficultés liées à la déplétion croissante de la ressource recherchent laborieusement un point d’équilibre.

Supply Demand Balance

Si la production ne diminue pas, d’où vient donc cette perception d’un « manque » de pétrole? Il vient essentiellement d’une demande accrue. Le prix relativement bas du pétrole ces dernières années a incité les individus et les entreprises à augmenter leur consommation et la demande dépasse actuellement la quantité de produits disponible sur le marché. La différence est très modeste – moins de 500 000 barils par jour. On la comble actuellement sans problème en puisant dans les diverses réserves, remplies à craquer en raison des surplus de production d’avant 2017. La pression sur les prix reste donc modérée tant que ces stocks subsistent.

eia- demande pétrole

On notera au passage que cette demande accrue survient au terme d’une année 2017 marquée par une forte hausse de la demande en énergie fossile et par un certain piétinement des investissements dans les énergies renouvelables. L’idée selon laquelle les énergies renouvelables vont rendre les carburants fossiles caducs ne se vérifie pas sur le terrain en ce moment.

eia-ventilation énergie-2017

L’Arabie et la Russie à la rescousse?

L’Arabie saoudite et la Russie ont convenu au début de l’été de débrider leur production pétrolière dans l’espoir de mieux équilibrer l’offre et la demande. Certains médias mal informés des réalités pétrolières ont même affirmé que tout cet afflux de pétrole provoquerait sous peu un effondrement des cours. Mais en réalité ces deux pays souffrent aussi de déplétion et ont du mal à maintenir leur production. Il est loin d’être certain qu’ils pourront augmenter leur production d’un ou deux millions de barils par jour.

L’Arabie, en particulier, produit actuellement au rythme de 11 millions de barils par jour. Certains analystes pensent que le pays pourrait rapidement augmenter sa production à 12,5 mbj. Mais cette évaluation sommaire ne repose sur aucune évaluation serrée des capacités actuelles de Saudi Aramco, la compagnie nationale saoudienne. Bien que ses activités soient assez opaques, on sait qu’Aramco doit se battre contre plusieurs effets de la déplétion de ses réserves :

  • La production décline naturellement au rythme de 6 % par année environ, ce qui signifie qu’il faut augmenter la production de 600 000 à 750 000 nouveaux barils chaque année simplement pour faire du surplace.
  • Les grands champs pétroliers historiques, comme Ghawar, sont frappés par la corrosion des équipements, la contamination biologique et l’abus d’injection d’eau de mer, ce qui tend à faire plafonner leur production.
  • Le développement de la production saoudienne repose de plus en plus sur de longs et coûteux projets offshore, dans le golfe Persique et en mer Rouge.

Une évaluation plus serrée fixe donc la capacité de réserve de l’Arabie à environ 600 000 barils par jour.

La Russie s’est également engagée à augmenter sa production, mais il faut voir si elle y parviendra. Sa production était de 11,1 mbj au début de juin 2018, contre 11,2 mbj en novembre 2016. On croit que ses réserves rapidement mobilisables sont de l’ordre de 120 000 à 150 000 barils par jour. Au-delà de ces niveaux, l’augmentation de la production prendra du temps.

En somme, il y a trois points à retenir :

  • La production pétrolière continue d’augmenter, bien que lentement. Le pic pétrolier n’est pas encore atteint.
  • La demande pour le pétrole augmente plus vite que l’offre, en dépit des progrès de la transition énergétique et de l’obsolescence des carburants fossiles.
  • En raison du niveau actuel de déplétion pétrolière, l’industrie aura du mal à augmenter rapidement sa production pour répondre à la forte croissance de la demande.

Sources :

 

3 réflexions sur “Pas assez de pétrole ou trop de demande?”

  1. PG > On doit plutôt parler d’un « plateau oscillant » où les prix, la demande et les difficultés liées à la déplétion croissante de la ressource recherchent laborieusement un point d’équilibre.

    Campbell et Laherrère parlaient justement de « plateau ondulant » (« bumpy plateau »).

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