Une courte histoire du pétrole : 3. Euphorie, puis déplétion

Les années 1950 marquent la fin de l’époque des pionniers, où une communauté tissée serrée de géologues parcourt des régions reculées du monde à dos de mule et où d’avides capitaines d’entreprise accumulent des fortunes du jour au lendemain. Entre 1930 et 1950, la production mondiale passe de 3,8 millions de barils par jour en 1930 à 10,4 mbj en 1950. Mais ce n’est qu’un prélude à l’explosion des années 1950 et 1960, où la production croît d’environ 10 % par année : elle atteint 45 mbj en 1970. Le monde paraît encore grand et les réserves de pétrole, inépuisables.

On trouvera ici la partie 1 et la partie 2.

Cette accélération de la production est en grande partie liée au déclin du colonialisme. L’Union soviétique avait déjà nationalisé son pétrole en 1928 et le Mexique, en 1938. À partir de 1950, de nouvelles nationalisations et des ententes moins inégales avec les pétrolières changent la donne. BP, par exemple, détient une concession en Iran depuis 1901 et peut raisonnablement s’attendre à ce qu’elle se prolonge. Ceci lui permet de planifier à long terme, de croître lentement et de faire durer la ressource. Ces certitudes et la prudence qui les accompagnent s’évanouissent lorsque le pays nationalise son industrie pétrolière, en 1951.

L’industrie pétrolière comprend qu’elle fait face à des États de plus en plus mécontents de la situation et que les règles du jeu peuvent changer sans préavis. À court terme, elle réagit en augmentant aussi vite que possible le rythme de la production : autant extraire la ressource pendant qu’on y a encore accès. À long terme, elles se lancent dans l’exploitation de nouvelles provinces pétrolières pour diversifier et assurer l’approvisionnement. Toutes ces mesures favorisent un accroissement rapide de la production.

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C’est ainsi que le continent africain, négligé jusque-là, devient le terrain de jeu de l’industrie. BP et Shell explorent le Nigéria, tandis que les entreprises françaises se concentrent sur l’Algérie. La possession du champ pétrolier géant de Hassi Massaoud, découvert en 1956, devient l’un des enjeux de la sanglante guerre d’Algérie. De grandes découvertes ont également lieu en Libye en 1958 et 1959. En 1968, la découverte de gisements en Alaska compense BP pour la perte du pétrole iranien et relance la production américaine en déclin en raison de la déplétion de la ressource.

La première plateforme de forage flottante est mise en service dans le golfe du Mexique en 1949. Elle permet de forer des eaux profondes d’environ 100 mètres, mais demeure très vulnérable à la houle. La mise au point de la première plateforme semi-submersible, en 1962, permet de forer à des milliers de mètres de profondeur à travers 200 mètres d’eau agitée. C’est cette technologie qui permettra d’explorer et d’exploiter la mer du Nord et les plateaux continentaux. C’est l’une des rares techniques à donner accès à plus de ressources, les autres servant surtout à accélérer le rythme de production et donc, la déplétion.

Un autre joueur gagne soudainement en importance : l’URSS. La production et l’usage du pétrole y stagnent depuis les succès initiaux de la fin du XIXe siècle. Il faudra attendre 1955 avant que la production ne reprenne à grande échelle, cette fois dans le bassin Volga-Oural, découvert en 1929. Les progrès sont fulgurants : la production du pays double entre 1955 et 1960 et atteint les trois quarts de celle de tous les pays du Moyen-Orient réunis. L’URSS s’impose comme le deuxième producteur mondial après les États-Unis et les exportations pratiquement interrompues depuis les années 1930 reprennent. La rente pétrolière représente environ 11 % du PIB soviétique pendant cette période1.

Bien que ce ne soit pas immédiatement perceptible à l’époque, les années 1960 marquent le sommet du nombre de découvertes de champs pétroliers géants. Celles-ci se réduisent de moitié dans les années 1970 avant de se réduire à presque rien à partir des années 1980. Mais en dépit de ces ombres, le monde pompe du pétrole comme s’il n’y avait pas de lendemains. La scène est mise pour le choc pétrolier de 1973.

Crise et transition

De 1950 à 1970, la production pétrolière mondiale croît au rythme inouï de près de 10 % par année. Entre 1970 et 2000, ce rythme tombe à 2 % par année seulement. Une partie de ce ralentissement est liée à la saturation énergétique des économies industrialisées – il y a des limites au pétrole que l’on peut consommer. Une autre partie est attribuable aux politiques visant à réduire la dépendance envers les fournisseurs étrangers, en particulier ceux du Moyen-Orient. Mais le facteur le plus important est la déplétion de la ressource.

La déplétion touche d’abord les États-Unis, qui avaient toujours été la première puissance pétrolière mondiale jusque-là. Sa production pétrolière atteint 10 044 000 barils en novembre 1970, puis amorce un irrésistible déclin par la suite. La ressource n’est pas épuisée à strictement parler : on découvre et on fore de nouveaux gisements, mais les meilleurs ont déjà été vidés et les nouveaux sont plus petits, plus difficiles à exploiter et ne parviennent plus à maintenir le débit de production.

Bien que l’événement passe inaperçu du grand public, il a des conséquences importantes. Les États-Unis doublent leurs importations de pétrole entre 1970 et 1973. En avril 1971 la balance commerciale américaine devient négative et en août, le dollar cesse d’être convertible en or, ce qui entraîne sa dévaluation. L’industrie pétrolière joue un rôle important dans la fin de l’étalon-or, qui cherche à rééquilibrer la balance commerciale déficitaire.

Cette dépendance envers les importations permet à un autre joueur de venir brouiller les cartes. Il s’agit d’un cartel de producteurs nationalisés : l’Organisation des pays producteurs de pétrole, ou OPEP. Créée en 1960, cette organisation regroupe d’abord le Venezuela et diverses nations du Moyen-Orient. D’autres s’y joindront graduellement par la suite. Ces pays souhaitent influencer le marché international du pétrole de manière à augmenter leurs revenus et à financer leur développement. Vers 1970, l’OPEP contrôle près de la moitié de la production mondiale.

À ses débuts, l’OPEP est une organisation faible et sans influence. Mais le pic pétrolier américain vient renforcer le rapport de force. D’une part, le pétrole de ses membres devient indispensable. Et d’autre part, et c’est peut-être l’aspect le plus important, les grandes entreprises pétrolières ne s’objectent plus autant à une hausse du cours. Un prix plus élevé permettrait d’exploiter rentablement des sources de pétrole plus marginales, négligées jusque-là.

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L’occasion se présente en octobre 1973, lorsque l’Égypte et la Syrie envahissent les territoires palestiniens occupés par Israël en 1967. L’invasion se soldera par la déroute des deux pays arabes, mais leurs alliés du golfe Persique décrètent un embargo sur les exportations de pétrole aux États-Unis, qui appuient Israël. L’Arabie saoudite réduit sa production de 20 % et les prix explosent. En deux mois, ils passent de deux dollars le baril, le tarif en vigueur depuis 50 ans, à plus de 17 dollars. Au terme de la crise, les prix ont triplé de manière permanente. En 1979, la révolution iranienne provoque une panique chez les acheteurs et le prix atteint près de 50 dollars.

Ces deux chocs pétroliers créent pour la première fois un doute sur la sécurité des approvisionnements. Ces craintes et les prix plus élevés favorisent le développement accéléré des réserves de la mer du Nord et de l’Alaska et les années 1980 et 1990 sont marquées par un retour de l’abondance, des prix relativement bas (6 dollars en 1985) et un rôle moins dominant de l’OPEP. Le pétrole offshore et celui exploité dans des régions isolées coûtent cher et la nécessité de récupérer des investissements lourds invitent à pomper aussi rapidement que possible, ce qui accentue la chute des cours, qui restent anormalement bas jusqu’à la fin des années 1990.

L’URSS connaît aussi des problèmes de déplétion. La région de Bakou connaît un pic secondaire en 1966, à un niveau inférieur à celui d’avant 1940. Le secteur Volga-Oural atteint son pic en 1975, après quoi la production diminue plus vite que prévu. L’activité se transfère en Sibérie occidentale, la troisième et plus importante région pétrolière de l’URSS et de la Russie actuelle. Le pétrole y jaillit pour la première fois en 1960 et la production y croît rapidement.

Le pétrole soviétique demeure abondant et sa production augmentera régulièrement jusqu’en 1987. La déplétion se manifeste par des coûts de production croissants. Entre 1970 et 1973, le secteur pétrolier représente environ 9 % de l’investissement industriel total de l’URSS. Cette part passe à près de 20 % en 1986. Le pays devient peu à peu dépendant des exportations pétrolières pour financer l’importation de divers biens, comme l’alimentation et l’équipement industriel. Mais la chute des cours au milieu des années 1980 entraîne une baisse des revenus qui contribuera à la chute de l’URSS en 1991.

Les cours relativement bas des années 1980 et 1990 font d’autres victimes, chez les « sept sœurs », cette fois. Gulf est absorbé par Chevron en 1984, Mobil et Exxon fusionnent en 1999 pour devenir ExxonMobil et Texaco se joint à Chevron en 2001. Les sept sœurs ne sont plus donc que quatre, bien qu’on ajoute parfois la française Total parmi les grands joueurs mondiaux. Chose certaine, le monde pétrolier est maintenant plutôt dominé par des sociétés nationalisées et de plus petits joueurs.

Ce déclin des grandes pétrolières s’explique par des facteurs économiques et techniques. La chute des cours au milieu des années 1980 a incité les entreprises à sabrer dans leur personnel technique et à sous-traiter ce genre de travail. Un grand nombre de petites sociétés de services pétroliers (exploration, forage…) ont alors vu le jour. Elles occupent maintenant une place importante, en particulier aux États-Unis. Les grandes pétrolières se cantonnent de nos jours dans un rôle de financement et de coordination de travaux effectués par des consultants spécialisés. Par contre, ce contexte offre des apprentissages moins variés qui se traduisent par une certaine perte d’expertise.

2 réflexions sur “Une courte histoire du pétrole : 3. Euphorie, puis déplétion”

  1. La déplétion qu’il faut combler pour assurer une croissance continue des productions de gaz et de pétrole déterminées par les consommations elles mêmes dépendant de la croissance économique du monde, fait partie des données du problème. Cette industrie représentait annuellement, en 2017, autour des 3000 milliards de USdollars de valeur ajoutée, et malgré votre ton badin d’initié, elle n’est pas sur le point de disparaitre. Rappelons que le pétrole et le gaz représentent plus de la moitié des consommations d’énergie primaire dans le monde, ce que le mirage vert serait bien incapable de combler. Une baisse de ces extractions entraînerait, à coup sûr, une crise économique majeure dans le monde, dont vous pourriez alors raconter l’histoire.

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