La demande pétrolière en baisse de 6,4 % en 2020

Rystad Energy, l’agence de renseignement privée du secteur pétrolier, a publié hier une mise à jour de son rapport sur les effets de la Covid-19. L’accent est mis sur les effets de la crise sur le secteur énergétique. On prévoit une baisse de 6,4 % de la demande pétrolière sur l’ensemble de l’année 2020. La firme indique aussi que la pandémie montre d’évidents signes de ralentissement en Europe occidentale. Le nombre de décès devrait rester modéré, compte tenu des quantités très élevées de personnes réellement infectées.

Peu connue du grand public, Rystad Energy est l’une des principales sources d’information de l’industrie pétrolière, bien avant des agences publiques comme l’Agence d’information sur l’énergie (AIE) ou l’agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) dont les données ne sont pas considérées comme assez fiables. C’est ce qu’on appelle une agence de scouting pétrolier, à savoir une agence de renseignement privée, qui collecte, compile et analyse de l’information disparate venue de partout dans le monde pour la revendre (très cher) sous une forme utilisable.

Dans la 4e édition de son rapport spécial, datée du 1er avril, Rystad s’intéresse à la crise de la Covid-19. Dans un premier temps, elle cherche à estimer le nombre réel de malades dans le monde, situé bien au-delà des données officielles, qui ne se basent que sur les résultats des tests menés sur une fraction des malades. Dans un deuxième temps, l’agence propose un bilan nuancé des effets de la crise sur l’économie, la demande pétrolière et la demande gazière.

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L’effet pétrolier

En matière de demande pétrolière, Rystad s’attend à une chute très marquée de mars à mai, avec un creux en avril. La demande devrait reprendre progressivement au début de l’été et revenir à un niveau proche de la normale en fin d’année. En pourcentage, la baisse de la demande pourrait être de l’ordre de 14 % en mars, 22,5 % en avril et 16 % et mai. Dans l’édition précédente du 23 mars, la baisse de la demande était respectivement estimée à 12, 16 et 12 %. Par contre, Rystad s’attend à ce que la demande revienne à la normale dès octobre, alors que l’édition précédente prévoyait une petite baisse résiduelle en fin d’année.

Pour l’ensemble de 2020, la baisse de la demande pourrait atteindre 2,5 milliards de barils sur un total d’environ 37, soit une baisse de 6,4 % seulement. Il s’agit là encore d’un chiffre plus important que celui de l’édition précédente, qui misait sur une baisse de 4 %. Une chute aussi soudaine est inédite dans l’industrie pétrolière, où la demande tend à être très stable. Mais elle ne représente pas un enjeu existentiel.

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Rystad estime que la baisse de la demande de carburant d’aviation va atteindre 4 millions de barils par jour à son sommet, et qu’elle pourrait atteindre 28 % sur toute l’année. Dans le transport terrestre, la baisse de la demande pourrait atteindre 13,4 millions de barils par jour à son sommet pour une baisse de 6,6 % pour toute l’année. Le retour à la normale se ferait en fin d’année. Ces chiffres étonneront certains lecteurs, mais il faut garder à l’esprit qu’une grande partie du carburant terrestre est consommé par les navires, les camions et les trains, qui sont moins affectés par la crise.

Le 4e rapport propose une discussion plus détaillée des effets de la crise sur l’industrie pétrolière. Selon Rystad, il s’agit essentiellement d’une réédition de la crise de surproduction de 2014-2016. Les entreprises pétrolières sont moins prises au dépourvu qu’on pourrait le croire, dans la mesure où elles ont profité de leurs revenus de 2019 pour réduire leur dette. Elles vont réagir à la crise en réduisant leurs efforts d’exploration et de forage de nouveaux puits. L’effet devrait être particulièrement marqué dans le secteur des schistes américains, mais Rystad ne propose pas de données précises.

Le secteur gazier

Dans une infolettre datée du 2 avril, Rystad fait des projections intéressantes concernant l’industrie gazière. Dans l’ensemble, la demande de gaz naturel est moins affectée que celle du pétrole – la demande américaine issue du secteur de la production électrique est même 30 % supérieure à ce qu’elle était à pareille date l’an dernier. Les prix internationaux sont toutefois à la baisse, parce que le commerce international du gaz naturel liquéfié est sérieusement impacté pour sa part.

Le prix du gaz en Europe devrait atteindre 3,20 dollars par million de BTU (28,3 mètres cubes), soit 0,62 $ de moins que prévu. Aux États-Unis, le prix moyen pourrait être de 1,94 $ en 2020 et de 2,43 $ en 2021. En Asie, le prix serait de l’ordre de 3,80 $ en 2020. Dans l’ensemble, la chute des prix du gaz est de l’ordre de 16 %, ce qui demeure moins important que la chute des cours du pétrole.

Ce qui est crucial, toutefois, c’est que le cours du gaz pourrait être perturbé pendant des années. Le monde connaissait déjà des surplus de production de gaz naturel liquéfié – la forme que prend le commerce international du gaz au-delà du tracé des pipelines. Avec la crise, ce surplus pourrait durer jusqu’en 2022. On pourrait ensuite connaître une rareté croissante en 2024 et 2025, une répercussion des investissements réduits dans le forage de nouveaux puits en 2020 et 2021.

Les puits dans les schistes américains produisent un mélange de pétrole et de gaz et la diminution de la production pétrolière provoquera une baisse symétrique de la production gazière. On s’attend à ce que la production américaine de gaz glisse de 116 milliards de pieds cubes (4e trimestre 2019) à 108 ou 109 milliards (4e trimestre 2020). Dans le bassin Permien, au Texas, on s’attend à une chute de 400 millions de pieds cubes en 2020 et de peut-être un milliard de plus en 2021 et 2022. On s’attendait auparavant à une croissance de 4 milliards de pieds cubes entre 2020 et 2022.

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L’évolution du nombre réel de cas selon Rystad. La courbe suit le nombre de cas réels selon le temps écoulé depuis le 100e cas. Le point noir marque la date du 30 mars sur la courbe.

La pandémie

On sait que les données sur le nombre de malades dans le monde sont incomplètes. Rystad a développé (et décrit) une méthodologie permettant d’estimer le nombre réel de malades à partir notamment du nombre de décès rapporté et du nombre de lits de soins intensifs occupés. Au final, l’agence estime qu’il y a environ 200 malades (symptomatiques ou non) pour chaque patient hospitalisé. Elle estime aussi que le taux de mortalité est de 0,66 % après 18 jours.

Le choix de Rystad de ne pas utiliser les données officielles a suscité beaucoup de questions de la part de mes lecteurs. Je crois qu’il se justifie, parce que le nombre de tests varie énormément par pays et qu’il tend à augmenter avec le temps (un plus grand pourcentage de patients potentiels est testé et diagnostiqué qu’au début). Le nombre de cas extrapolé est moins précis que le nombre de diagnostics, mais il offre une meilleure base de comparaison entre pays, permet de mieux suivre l’évolution du nombre de nouveaux cas et donne une meilleure idée de l’immunité de masse déjà acquise.

Quoi qu’il en soit, Rystad révise à la hausse sa prévision du nombre de personnes infectées. Le nombre réel aurait été de 13,3 millions de personnes dans le monde (sauf la Chine) au 30 mars. Il pourrait atteindre 25 millions de personnes au 1er mai. L’évaluation précédente était de 19,2 millions. Cette hausse s’explique en partie par les inquiétudes que suscite la situation en Inde. Sans se commettre sur un chiffre précis, l’agence maintient que la mortalité sera de l’ordre de 100 000 personnes au 1er mai.

Rystad observe que les mesures de confinement fonctionnent. Le nombre de nouveaux cas réels par jour (pas les diagnostics officiels) est déjà en baisse de 80 à 90 % en Espagne et en Italie. Il commence aussi à baisser dans des États américains comme New York (pic passé le 15 mars), mais il continue à augmenter rapidement dans ceux qui ont adopté plus tardivement un confinement efficace. Le nombre réel de cas aux États-Unis pourrait actuellement être de deux millions de personnes, selon l’agence.

Rystad exprime une inquiétude particulière pour le Canada. Le nombre de cas réels pourrait être d’environ 100 000 en ce moment, soit 14 fois les chiffres officiels. Si les mesures de confinement étaient efficaces, ce nombre pourrait atteindre 200 000 à la fin d’avril, mais l’agence estime qu’elles sont insuffisantes et que l’infection pourrait plutôt toucher 350 000 personnes.

Les estimations de Rystad ne vont pas au-delà du premier mai et ne couvrent donc pas la possibilité d’une deuxième vague de la maladie, dont les paramètres sont impossibles à modéliser pour l’instant. L’agence considère que la crise va durer de 12 à 18 mois au total et que les pays vont alterner les périodes de confinement strict et celles d’assouplissement des contraintes.

Sources :

6 réflexions sur “La demande pétrolière en baisse de 6,4 % en 2020”

  1. « Ces chiffres étonneront certains lecteurs, mais il faut garder à l’esprit qu’une grande partie du carburant terrestre est consommé par les navires, les camions et les trains, qui sont moins affectés par la crise. » : oui c’est étonnant. Et quelques centrales électriques aussi peut-être ?

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    1. Oui, mais c’est marginal : Arabie Saoudite et des îles comme la Corse, Porto Rico, Hawaï parce que le pétrole, étant liquide et à forte densité énergétique, est le plus simple et économique à transporter.

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  2. Ca me semble tres optimiste pour l’industrie petroliere. Est ce que le rapport prend en mesure la depression economique que causera la pandemie avec une baisse de consommation qui suit? Ca veut dire moins de trains, moins de navires, etc. Aussi, j’observe moi meme que les entreprises decouvrent une facon plus efficace de fonctionner et je pense qu’il y aura une baisse permanente de voyages d’affaires… De penswr que tout sera dans le futur comme c’etait dans le passe me semble naif.

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    1. Vous semblez bien certain qu’il y aura une telle dépression et surtout, qu’elle sera très importante. Les données que j’ai vu jusqu’ici ne prévoient pas un recul de plus de 2,5% (et probablement moins). C’est du même ordre de grandeur que la crise de 2008. Ceci ne se traduit pas par un recul démesuré de la demande pétrolière.

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  3. Merci pour l’analyse, toutefois il me semble que la crise qui s’annonce semble plus proche de celle de 1929 que de celle de 2008, je pense que l’économie de la destruction que nous connaissons est morte, certes telle un zombie elle peut continuer à faire illusion, mais l’énergie ça se paye et pas en monnaie de Donald !

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