Entrevue avec M. King Hubbert, père du pic pétrolier

Le 8 mars 1956, le géologue pétrolier M. King Hubbert a déclaré à 500 représentants médusés de l’industrie pétrolière américaine que la production de pétrole du pays allait connaître son pic entre 1966 et 1971. Il est entré dans la légende lorsque sa prédiction s’est vérifiée à la fin de 1970. Mais l’homme demeure peu connu. Une rare entrevue, réalisée par Steve Andrews en 1988 et republiée en 2015, nous donne un aperçu de ses travaux et du prix personnel qu’il a dû payer pour avoir joué les Cassandre.

L’entrevue, d’une richesse exceptionnelle, a duré quatre heures et fait plus de 30 pages. Ce texte n’en présente que quelques faits saillants. Elle a été réalisée le 5 mars 1988 à la résidence de M. King Hubbert, qui avait alors 85 ans. Il préparait toujours activement des articles et des analyses, en dépit d’une santé fragile. En 1968, la grippe de Hong Kong lui a laissé des séquelles permanentes d’asthme et d’emphysème pulmonaire. Steve Andrew l’a toutefois trouvé très alerte et très articulé.

Au départ, Hubbert raconte qu’il a fait un peu de recherche sur le terrain en 1926, pendant ses études. étudiant. Il a ensuite enseigné la géologie à Columbia et a aidé le gouvernement américain à planifier l’aspect pétrolier de l’effort de guerre au début de la Deuxième Guerre mondiale. La pétrolière Shell l’a recruté en 1943, un poste qu’il a occupé jusqu’à sa retraite de 1963, à l’âge de 60 ans. Il a ensuite oeuvré comme enseignant, conférencier et consultant en énergie, notamment pour le gouvernement américain.

M King Hubbert

 

La présentation de 1956 et ses suites

Sa présentation de mars 1956 reposait sur l’idée qu’en sachant la quantité de pétrole déjà produite aux États-Unis et en sachant la quantité de pétrole qui serait ultimement produite, on pouvait déterminer à quel moment la production plafonnerait. Toute la question était de savoir quelle était la quantité de pétrole ultimement récupérable. Sur la base des données existantes, il l’estimait entre 150 et 200 milliards de barils. Shell a d’abord essayé de décourager Hubbert de présenter ses travaux, mais celui-ci a passé outre – une liberté scientifique qu’il n’aurait sans doute plus de nos jours.

Jusque-là, l’attitude générale de l’industrie était qu’on avait produit 50 milliards de barils en un siècle et que la question de l’épuisement ne se poserait donc pas avant des générations. Mais la production à la fin des années 1950 était bien plus élevée qu’en 1880 ou 1920 et Hubbert estimait que compte tenu de sa croissance rapide, la production allait plafonner d’ici 10 à 15 ans. Ces résultats ont été largement repris par la presse de l’époque, y compris par le New York Times.

« Leur première réaction a été de dire : ce type est fou, se souvient Hubbert. Cela allait à l’encontre de leur jugement intuitif. Chacun est retourné examiner cette quantité de près. Certains ont trouvé qu’elle correspondait à leurs propres estimations et n’ont pas pu éviter la conclusion qui s’imposait. D’autres ont trouvé la conclusion si détestable qu’ils n’ont pas pu l’accepter. (…) Les choses sont devenues assez difficiles pour Shell pendant quelques semaines. Mais après avoir pris le temps d’étudier l’article, ils ont découvert qu’ils ne pouvaient pas le réfuter. »

HubbertsPeakUS1956

Un adversaire inattendu : l’USGS

Hubbert a donc continué à travailler et à enseigner au nom de Shell et si ses idées n’étaient pas entièrement acceptées, elles n’étaient pas non plus frappées d’anathème. Les réactions les plus négatives ne sont pas venues de l’industrie pétrolière elle-même, mais du US Geological Survey (USGS), l’agence géologique du gouvernement américain.

En 1962, l’USGS a publié une étude estimant la réserve ultimement récupérable à 590 milliards de barils, loin devant les 150 à 200 estimés par Hubbert. Ceci repoussait le pic pétrolier de 1970 à 2000, à un niveau de production annuel plus élevé. La méthode utilisée reposait sur le rendement des forages pétroliers. Des origines à 1959, on avait foré plus de 980 milliards de pieds linéaires de puits, qui avaient permis la découverte de plus de 100 milliards de barils. Comme on estimait qu’on pouvait encore forer cinq fois plus avant d’épuiser tous les sites dignes d’être explorés, une simple règle de trois permettait d’évaluer les réserves totales à plus de 590 milliards de barils.

La faiblesse de cette méthode, bien entendu, reposait sur le fait qu’on comptait sur un rendement constant des forages (à 118 barils par pied foré en moyenne) alors que les données de l’industrie montraient qu’ils diminuaient de manière marquée dans le temps, tandis qu’on passait des sites les plus prometteurs à d’autres, plus pauvres. Mais peu importe. « Le rapport de Zapp [son auteur] a servi de base numérique aux estimations de l’USGS pendant les 15 années suivantes », se désole Hubbert.

« La confiance en l’USGS, qui est l’une de meilleures agences scientifiques du gouvernement, était telle que, quelles que soient leurs statistiques officielles, elles étaient prises au sérieux par le Congrès, souligne Hubbert. (…) L’industrie n’en était pas aussi persuadée, mais le gouvernement l’était. Jusqu’à l’apparition, à la fin des années 1960, de faits ne correspondant pas aux 600 millions de barils. Certains articles publiés par l’industrie suggéraient une pénurie de gaz imminente et d’autres faisaient des constats similaires à propos du pétrole. »

Le plafonnement de la production en novembre 1970 change la donne : Hubbert est appelé à témoigner par le comité sénatorial sur l’énergie et les ressources naturelles. Hubbert refait ses calculs sur la base des données les plus récentes, en arrive cette fois à un chiffre plus précis de 163 milliards de barils. L’USGS tient mordicus à ses 590 milliards. Les années 1970 sont marquées par un conflit croissant entre Hubbert et l’USGS, où l’agence n’a pas toujours l’avantage.

« Un chiffre de l’ordre de 500 milliards de barils était totalement incompatible avec les données de l’industrie. Que fallait-il conclure? Que les données de l’industrie pétrolière étaient mauvaises et que le gouvernement devrait s’en occuper et produire ses propres données. C’est ce qui a fini par se produire. L’API [Association pétrolière américaine] a finalement dit : que le diable l’emporte, nous allons nous retirer. Occupez-vous-en. Et par la suite, nous n’avons plus disposé des données fiables sur les réserves prouvées dont nous avions profité pendant des années, une série cohérente dirigée par un comité permanent représentant l’ensemble de l’industrie et utilisant des règles uniformes. »

Bien que cet épisode l’ait rendu un peu amer, Hubbert a continué de compiler des données. La méthode d’analyse du déclin des gisements pétroliers qui porte son nom, la linéarisation de Hubbert, a été publiée en 1982. À la fin des années 1980, il estimait la quantité ultimement récupérable de pétrole aux États-Unis à environ 175 milliards de barils.

En dépit de ces luttes, Hubbert a continué à enseigner et à donner des conférences. Il n’a pas convaincu tout le monde, mais il a trouvé un auditoire attentif, dans l’industrie pétrolière comme à l’extérieur. « Cela a été un genre de bataille à contre-courant, admet-il, mais pas totalement (…) J’ai voyagé partout aux États-Unis et au Canada, m’adressant à des groupes pétroliers locaux, des universités, des groupes financiers – à Ottawa et à New York – alors non, je ne suis aucunement un paria. »

King Hubbert a parfois la réputation d’être un partisan du nucléaire comme énergie de substitution au pétrole. Mais il avait changé d’avis vers la fin de sa vie. « Nous sommes allés vers le nucléaire avec enthousiasme, moi y compris, mais cela s’est avéré être une affaire très risquée. Nous sommes dans la tourmente avec les centrales nucléaires. Nous avons le problème de l’élimination des déchets. Nous avons le problème lié de la bombe atomique. Nous avons le problème de savoir ce que nous allons faire avec ces centrales en fin de vie, dans près de 30 ans; nous n’avons pas encore affronté ce problème. »

« La plus grande source d’énergie sur cette Terre, maintenant et à jamais, est le solaire, poursuit-il (…). Je pensais d’abord que le solaire était si diffus qu’il était inutilisable en pratique. Mais j’ai changé d’avis. (…) Nous devrions gérer nos stocks en déclin de pétrole et de gaz – en y ajoutant des importations tant qu’elles sont disponibles – et lancer un programme comparable à celui de l’industrie nucléaire des années 40, 50 et 60 pour la conversion à l’énergie solaire. Nous pourrions le faire dès demain. »

L’héritage de Hubbert

Revenant sur cette entrevue près de 30 ans plus tard, Steve Andrews dresse un bilan nuancé de l’héritage de King Hubbert. Oui, le pic pétrolier annoncé a bel et bien eu lieu en 1970, mais le boom du pétrole de schiste des années 2010 a donné des munitions à ses détracteurs. Sa prédiction de 170 à 180 milliards de barils récupérable ne tient que moyennement la route. Un autre géologue pétrolier, Jean Laherrère, l’estime actuellement à 215 milliards, plus 20 milliards de barils de pétrole de schiste. Il existe d’autres estimations plus hautes, mais plus personne ne se risque à parler de 590 milliards.

Quel est l’héritage de Hubbert? « Il nous a demandé de faire quelque chose que personne n’avait fait avant lui, écrit Andrews : nous interroger sur le moment et les conséquences d’un plafonnement de la production pétrolière qui était plus près qu’à peu près tout le monde l’avant cru. Ses efforts acharnés pour partager sa vision novatrice d’un pic éventuel de la production pétrolière américaine ont été accueillis nons seulement par du déni, mais aussi par de l’obstruction pure et simple, pratiquement du jour où elle a été présentée jusqu’à aujourd’hui. Mais quelque part d’ici dix ans, peut-être même cette année, il est très probable que la production pétrolière mondiale va atteindre son pic. »

Source :

The World of Oil According to Hubbert, in 1988 An interview with M. King Hubbert, by Steve Andrews, March 5, 1988.

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