Comment le pétrole n’a pas sauvé les baleines

Selon une idée répandue, les nouvelles formes d’énergie se substituent « naturellement » aux plus anciennes, parce qu’elles sont efficaces. Un exemple de cette tendance présumée est celui des baleines, qui auraient été sauvées de l’extinction par l’arrivée de l’industrie pétrolière à partir de 1860. Pas si vite, écrit Richard York. En réalité, le pétrole a facilité une importante relance de l’industrie baleinière, illustrant selon lui combien la technologie est impuissante à résoudre les problèmes environnementaux.

Richard York, de l’Université de l’Oregon, est déjà connu pour un article de 2012 devenu un classique, qui démontre qu’au cours des 50 dernières années, le déploiement d’énergie nucléaire et renouvelable a été très peu efficace pour déloger les énergies fossiles. Le chercheur a calculé qu’en produisant 100 MW d’électricité de source non fossile, on ne réduisait la consommation d’énergie fossile que de 8 MW. Autrement dit, les renouvelables s’ajoutent aux fossiles sans s’y substituer.

Dans un autre article de 2017, le chercheur s’intéresse à l’histoire de l’industrie baleinière et découvre que là aussi, la substitution n’a pas vraiment eu lieu. Bien sûr, on a vite cessé d’utiliser l’huile de baleine pour l’éclairage lorsque le kérosène est arrivé sur le marché. Mais en réalité, la pêche a continué avec un acharnement d’autant plus considérable qu’on a trouvé de nouveaux débouchés pour les carcasses de baleines.

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Un peu d’histoire

Il est vrai que l’usage de l’huile de baleine pour l’éclairage a rapidement pris fin après 1860. La guerre de Sécession détruit la flotte de pêche américaine, qui dominait alors l’industrie. Au même moment, le pétrole, entré dans l’ère commerciale avec l’invention du derrick en 1859, offre un substitut pratique et abondant. Mais l’histoire est un peu plus compliquée que cela : le kérosène distillé à partir de charbon était populaire depuis 1850, ainsi que d’autres produits d’origine végétale comme la camphine. Tout ceci avait déjà fortement réduit la demande pour l’huile de baleine.

Mais il y a plus. Au milieu du XIXe siècle, la capture des baleines reposait sur des chaloupes mues par de simples rameurs (lancées depuis des navires à voile) et sur des harpons projetés à la main. Le chasse se concentrait donc sur une poignée d’espèces comme la baleine franche, le béluga et le narval, qui nagent lentement et flottent après leur mort, ce qui permettait à la chaloupe de tirer la carcasse vers la rive pour y faire fondre le gras.

Ces espèces « flottantes » sont déjà en déclin vers 1860, mais le potentiel des autres baleines reste inexploité et l’industrie est bien déterminée à les utiliser. Deux innovations s’avèrent cruciales. La première est l’adoption de navires au charbon (et ensuite au diesel) et la seconde, le canon lanceur de harpon. Ensemble, elles permettent de traquer les baleines qui nagent rapidement, comme les rorquals, et de les harponner sans avoir à mettre à l’eau de fragiles chaloupes. On adopte aussi des compresseurs d’air – à carburant fossile – qui permettent de gonfler les carcasses pour les empêcher de couler.

Au début du XXe siècle, l’exploration de l’Antarctique révèle une formidable réserve de baleines, qui alimente un véritable boom. L’époque voit aussi le développement du navire-usine, qui devient la norme dès 1920. Les navires peuvent rester en mer pendant des mois, traiter les carcasses sans mettre pied à terre et les congeler pour éviter qu’elles ne deviennent rances. Tout ceci ne peut évidemment pas se faire sans carburants fossiles.

Mais à quoi sert cette exploitation, puisque l’huile de baleine n’est plus en demande? La recherche permet de découvrir de nouveaux usages aux baleines. D’une part, les conserves et la congélation permettent d’en consommer la viande. Mais la découverte de l’hydrogénation, en 1905, permet de transformer l’huile en margarine, un usage très populaire même si d’autres sources de gras auraient aussi pu convenir. On utilise également l’huile pour fabriquer des peintures résistantes à la rouille, des produits pharmaceutiques et des cosmétiques, qui se vendent dans le monde entier. Transformée en glycérine, l’huile de baleine sert à la fabrication d’explosifs pendant la Première guerre mondiale.

Le reste de l’histoire est connue : les populations s’effondrent vers 1940 et l’industrie tente sans succès d’encadrer cette activité jusqu’au moratoire de 1986, mal respecté lui aussi.

Selon Richard York, ceci devrait nous servir d’avertissement. « Cette histoire, écrit-il, illustre les limites des solutions technologiques en l’absence de changements économiques et politiques correspondants, lorsque l’on cherche à résoudre des enjeux environnementaux. D’une certaine manière, la prévalence de conséquences inattendues de l’évolution technologique (par ex., le pétrole qui facilite l’abattage des baleines s’est avéré plus significatif que le fait qu’il pouvait se substituer à plusieurs des usages de l’huile de baleine) souligne le caractère fondamentalement imprévisible des systèmes complexes, comme les économies et les sociétés. »

Sources :

 

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