Le climat européen ne dépend pas de la chaleur du Gulf Stream

L’idée selon laquelle l’Europe tient son climat hivernal doux au courant chaud du Gulf Stream est une idée ancienne et universellement acceptée. L’ennui, c’est que cette hypothèse raisonnable en apparence n’a jamais été validée et que la recherche climatique récente la remet sérieusement en question. L’effet du Gulf Stream est au mieux indirect, alimentant un régime des vents qui aspire le froid polaire sur l’Amérique du Nord et l’écarte de l’Europe.

L’hypothèse du Gulf Stream qui apporterait la chaleur des mers tropicales vers l’Europe n’est pas nouvelle. Elle a été formulée en 1855 par l’Américain Matthew Fontaine Maury (1806-1873), officier de marine et océanographe. Séduisante par sa simplicité, cette thèse ne reposait toutefois pas sur des mesures précises et n’a été validée par aucun modèle climatique, des pratiques impensables à l’époque.

Peu à peu acceptée comme un « fait établi », cette hypothèse ne sera finalement réévaluée qu’un siècle et demi plus tard, dans la foulée des travaux pour mieux comprendre les changements climatiques. Dans un important article publié en 2002, Richard Seagher et son équipe concluaient plutôt que les hivers européens doux dépendaient essentiellement dans la chaleur accumulée par la mer en été et libérée en hiver et que les courants océaniques n’avaient rien à voir. Il expliquait aussi que les vents dominants qui auraient pu transporter la chaleur du Pacifique étaient bloqués par la chaîne des Rocheuses, ce qui expliquait l’âpreté des hivers nord-américains.

Gulf Stream 2

L’article de Seagher a été largement ignoré du public, mais a eu un retentissement considérable dans la communauté scientifique. Seule ombre au tableau : le modèle utilisé tenait compte des vents dominants et de la température de surface de la mer, mais pas de la chaleur transportée par le Gulf Stream lui-même. Or, il s’avère que celui-ci transporte 0,8 pétawatt de chaleur au 35e parallèle et zéro au 55e. Pas assez pour expliquer les hivers doux, mais toute cette chaleur qui se dissipait sur l’Atlantique Nord avait forcément un effet quelconque.

Il faudra attendre les travaux de Kaspi et Schneider, en 2011, pour apporter de nouveaux éléments de réponse. Leurs modèles confirmaient en partie les travaux de Seaghers, mais comportaient aussi une modélisation poussée des profils de pression atmosphérique dans l’hémisphère nord. Il en ressortait que la chaleur libérée par le Gulf Stream dans l’Atlantique créait une zone stationnaire de basse pression au large de l’Europe et une autre de haute pression au large de l’Amérique du Nord. C’est l’interaction entre ces deux régimes stationnaires qui aspire l’air polaire sur l’Amérique et l’écarte de l’Europe.

Le modèle de Kaspi et Schneider explique aussi pourquoi la Colombie-Britannique et l’Oregon ont un climat beaucoup plus doux que le Kamtchatka, qui se trouve pourtant à une latitude comparable. Le Pacifique Nord, en effet, présente les mêmes motifs de pression atmosphérique que l’Atlantique.

Le ralentissement du Gulf Stream remis en question

L’ancienne hypothèse de Maury comportait un second volet : si le débit du Gulf Stream diminuait, l’Europe serait exposée à des hivers beaucoup plus rudes. On a beaucoup spéculé, depuis 20 ans,sur la fonte des glaces du Groenland. L’idée générale était que l’eau de fonte froide, moins dense en raison de sa faible teneur en sel, chasserait vers le fond les eaux relativement chaudes de l’Atlantique. Le Guld Stream serait donc appelé à ralentir et la faible température de surface refroidirait tout le climat local.

L’hypothèse était raisonnable, mais des modèles récents, présentant une résolution plus fine des courants océaniques, la remettent en question. Il apparaît que le Gulf Stream ne tire qu’une faible partie de sa force des différences de salinité – qui se concentrent le long des côtes – et qu’il est plutôt mis en mouvement par les vents dominants aux latitudes moyennes. Il semble donc que le Guld Stream va se maintenir quoi qu’il advienne, bien qu’il subsiste des incertitudes sur sa force finale, surtout aux latitudes élevées.

Les divers modèles, on le constate, comportent une part d’incertitude. Le projet scientifique Argo pourrait apporter des réponses plus solides d’ici une dizaine d’années. Il s’agit essentiellement d’un réseau de mesure de la température de l’eau sur 2000 mètres de profondeur, sur tout l’Atlantique Nord. Les premiers résultats montrent déjà que la température moyenne de la mer a augmenté de 0,2 °C depuis les années 1980. La salinité de l’eau s’est aussi accrue de 0,1 %. Ces données préliminaires contredisent l’idée que l’Atlantique Nord se refroidit et que l’Europe va perdre son climat doux – pour cette raison, du moins.

Sources :

 

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s