Recension : Devant l’effondrement, d’Yves Cochet

Un de mes lecteurs m’a récemment fait parvenir le plus récent livre d’Yves Cochet, Devant l’effondrement, essai de collapsologie, que je n’avais pas encore lu. Disons-le d’emblée, l’ouvrage ne modifiera pas la faible opinion que j’ai de la collapsologie comme champ d’études. Le profane y trouvera peut-être quelques renseignements intéressants sur les dérives de notre civilisation, mais ceux qui sont familiers avec la question n’y apprendront rien de neuf. De plus, Cochet traite l’effondrement comme si c’était une évidence qui se passait de démonstration et comme si l’avenir était tout tracé. Ces raccourcis rendent au final le livre peu convaincant.

Pour les lecteurs qui ne sont pas Français ou qui n’ont pas suivi son parcours, rappelons qu’Yves Cochet est un personnage considérable. Né en 1946, il détient un doctorat en mathématiques et a été professeur et chercheur dans cette discipline. Il s’engage dans la lutte écologique dès les années 1970 et compte parmi les fondateurs des Verts français au début des années 1980. Il fait ensuite une longue carrière politique au niveau municipal, national et européen. Il est ministre de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire du gouvernement de Lionel Jospin en 2001 et 2002. Devant l’effondrement est son cinquième livre.

On s’attendrait à ce que ce mathématicien fasse une démonstration extrêmement rigoureuse des idées qu’il défend à propos de l’effondrement. Or, il n’en est rien. La question de l’effondrement ne fait l’objet d’aucune démonstration. C’est un simple postulat, un point de départ qu’il ne cherche pas du tout à valider. La seule question que pose Cochet, c’est « Comment en sommes-nous arrivés là?» Il conclut le livre en partageant quelques idées sur la direction que pourrait prendre le monde après le désastre.

Devant l'effondrement

Survol de l’ouvrage

Le livre s’ouvre sur une description des problèmes écologiques que nous connaissons en ce moment. Cet état des lieux est compétent, mais relativement bref et reprend des thèmes connus, décrits en des termes convenus. Les problèmes commencent lorsque Cochet commence à se projeter dans le futur. À son crédit, il se commet sur une vision très précise de l’avenir. Selon lui, la France va commencer à s’enfoncer dans le chaos dès 2020 et connaîtra rapidement des famines et des guerres (on ne dit pas contre qui). En 2035, la France aura déjà perdu au moins la moitié de sa population, qui n’aura probablement plus d’accès à des services comme l’électricité et l’eau courante. L’État centralisé aura tout simplement disparu.

Ce qui est curieux, c’est que ce récit catastrophiste ne correspond pas à la description des enjeux qui est faite auparavant. Au début du livre, Yves Cochet décrit nos problèmes essentiellement en termes d’économie physique : complexité du monde, épuisement des ressources, surendettement des nations, etc. Mais dans sa vision de l’avenir, le moteur de l’effondrement se trouve plutôt du côté des changements climatiques, sujet dont il ne traite pas en profondeur ailleurs dans le livre. Il y a donc incohérence entre les hypothèses et les conclusions.

Manque de démonstration rigoureuse

L’auteur ne fait non plus aucun effort pour expliquer sur quelle base ses observations sur les limites physiques de notre monde se traduisent en événements et en dates. Il ne propose aucune méthodologie et aucune explication, mais il se justifie en ces termes : « Mon scénario n’est donc pas une sorte de prophétie radicale qui se situerait dans la frange extrême d’un ensemble de prospectives plus ou moins dérangeantes sur l’ordre actuel (…). Il est celui qui me paraît le plus réaliste de tous et sonne comme un appel à faire éclore une inventivité politique nouvelle, à décoloniser notre imaginaire. Néanmoins, bien que guidé par la raison, je ne nie pas être émotionnellement saisi par les vérités ainsi mises au jour, et j’avoue avoir rédigé cet ouvrage d’une main tremblante. » Bref, Cochet n’explique pas sa démarche et admet que ses conclusions sont essentiellement émotives.

Il soutient aussi qu’une nouvelle culture locale et low tech se mettra en place dès 2050 – mais il ne dit absolument pas sur quelle base il en arrive à ces conclusions, qui sont là encore un simple énoncé sans argumentation. « Après l’effondrement des années 2030 et 2040, les sociétés locales résilientes auront été fortement décomplexifiées : ce seront des sociétés plus égalitaires, caractérisées par la sobriété énergétique et la modestie des moyens, et peuplées d’individus multifonctionnels », écrit Cochet. Ce « low tech » reste un concept assez flou et on ne sait pas très bien dans quelles conditions seront produites les futures pièces de vélo, en particulier les pneus de caoutchouc.

L’idée d’un société à petite échelle peut paraître raisonnable à première vue si l’on accepte l’idée d’un effondrement rapide et caractérisé par la disparition de tout État centralisé, mais elle pose néanmoins quelques problèmes. D’une part, comme nous l’avons vu, Cochet base son récit de l’effondrement sur la perspective du chaos climatique. La société sobre et à petite échelle qu’il envisage pourrait être une solution aux problèmes d’économie physique qu’il évoque en début d’ouvrage, mais si le moteur de l’effondrement est un climat devenu fou, on voit mal comment la société pourrait rapidement se réorganiser alors que le problème persiste.

D’autre part, l’idée de la France aura-t-elle à ce point disparu dans 30 ans? La catastrophe sera-t-elle à ce point traumatisante que les Français auront-il perdu toute envie de vivre ensemble? N’y aura-t-il pas plutôt un désir de réunification et de retour à un « âge d’or » idéalisé? Ou, au minimum, un besoin de se regrouper pour assurer sa sécurité dans un monde qui, rappelons-le, est censé avoir été décimé par des guerres catastrophiques?

L’auteur justifie cette vision de l’avenir sur la base d’un « choix éthique » qui présente d’inconfortables relents d’eugénisme. La catastrophe va éliminer les faibles et permettre aux individus et aux idées les plus fortes de prendre la place qui leur revient : « Premièrement, anticiper une possible renaissance dans une trentaine d’années est un choix éthique plus qu’une prospective rationnelle. (…) C’est aussi un choix dicté par l’observation de la bizarrerie sanitaire d’après 1348 en Europe : la mort soudaine de la moitié la plus faible de la population a agi comme une sélection darwinienne, laissant en vie des personnes qui ont vécu plus longtemps et en meilleure santé que leurs prédécesseurs. S’il en va de même dans les années 2040 et au-delà, non seulement la croyance collective dans le libéral-productivisme se sera effacée et aura été remplacée par la permaculture, mais l’espèce humaine elle-même – si elle n’a pas disparu – aura acquis une plus grande résistance biologique. »

Yves Cochet est connu pour sa fameuse définition de l’effondrement : « Le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. » Ce qui est étonnant ici, c’est que la description qu’il donne de l’effondrement à venir (mortalité massive, fin de la technique, fin de l’État) ne correspond pas tout à fait à la définition plutôt générique qu’il en donne depuis des années. Comme son livre fait aussi référence à sa fameuse définition, le tout paraît assez incohérent et on se demande où est passée la rigueur de l’ex-chercheur en mathématiques.

Utilité du livre?

En marge de ces raccourcis et de ces incohérences, il reste un autre malaise à la lecture de cet ouvrage : à qui et à quoi est-il censé servir? Il ne propose par exemple aucun conseil au lecteur qui aimerait se préparer au désastre annoncé – même si Cochet est connu pour avoir lui-même fait de pareils préparatifs. Il affirme pourtant vouloir réduire l’ampleur du désastre tout en doutant de l’efficacité de son action. « Dès lors, écrit-il, la seule posture politique et morale est de tout faire pour minimiser le nombre de morts. J’insiste : s’il m’était donné d’influencer les comportements afin que le nombre de morts des années 2020 soit de 49 % de la population mondiale plutôt que de 50 %, je serais en droit d’être fier. »

De plus, on ne sait pas trop où l’ex-politicien se situe par rapport à l’action politique : « Au contraire de mes camarades de parti, j’aspire depuis une quinzaine d’années à une refondation idéologique catastrophiste de l’écologie politique dans le cadre de l’Anthropocène. Il s’agit d’élaborer toute une politique dans la perspective d’un effondrement imminent du monde et de l’humanité. » Cochet semble défendre le catastrophisme comme stratégie politique, mais il est permis de se demander à quoi ressemblerait le programme d’un parti misant sur une catastrophe aussi proche qu’inévitable, où l’État lui-même est appelé à disparaître.

Comme beaucoup de vieux militants, Cochet exprime aussi sa lassitude par rapport à l’alarmisme – cet espoir qu’on pourra amener le monde à changer en sonnant l’alarme sur les dangers. Il assume son choix du catastrophisme, tout en admettant qu’il n’a pas de preuves définitives à proposer : « Les catastrophistes – dont je suis – ne peuvent pas prétendre à une certitude absolue quant à la survenue de l’effondrement. Ils estiment simplement que, à l’heure actuelle, c’est le scénario le plus probable. En effet, en toute rationalité, il n’y a pas de preuve intégrale par accumulation (…). Il n’y a pas non plus de preuve intégrale par intimidation : ce n’est pas parce que de plus en plus d’honorables scientifiques écrivent des articles sur la plausibilité d’un “planetary threshold” imminent du système Terre que ce changement de phase inconnu se produira demain avec certitude. » Toutefois, il associe tout doute exprimé sur l’imminence du désastre à une forme de déni! Comprenne qui pourra.

Yves Cochet est donc un catastrophiste pressé. Pour lui, le désastre est inévitable, imminent et si certain qu’il n’est pas nécessaire de justifier cette position. Ne pas y croire, c’est succomber au déni et être engagé dans le maintien du statu quo. Cette fausse dichotomie est d’autant plus agaçante qu’on ne sait pas très bien à quoi est censée servir cette « connaissance » au juste.

Les catastrophistes n’ont pas forcément tort sur tout, mais ils sont souvent trop pressés, sans doute parce qu’ils ont hâte de montrer qu’ils avaient raison. Pour montrer les dangers du catastrophisme pressé, quoi de mieux que de citer… Yves Cochet? Dans son livre Pétrole Apocalypse, publié en 2005 et beaucoup plus richement documenté que Devant l’effondrement, il écrit : « Qu’adviendrait-il pendant la décennie 2010-2020, après le passage du pic de Hubbert et la montée en flèche des prix de l’énergie? L’agriculture et l’alimentation productivistes ne survivraient pas à la fin du pétrole bon marché. Les grandes chaînes agroalimentaires et de distribution continentales seraient en voie d’extinction. Ce serait la fin de Carrefour et de Champion, de Leclerc et de Monoprix, des courses hebdomadaires faciles en grande surface. (…) Fin des low cost et des charters, des EasyJet et RyanAir, abandon des Jeux olympiques de 2012 et de la Coupe du monde de football de 2014. »

Reste maintenant à voir si la disparition de la France en 2035 est aussi inévitable que l’abandon des Jeux olympiques en 2012.

Sources :

  • Cochet, Yves. Devant l’effondrement : essai de collapsologie. Les liens qui libèrent, Paris, 2019.
  • Cochet Yves. Pétrole Apocalypse. Fayard, Paris, 2005.

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